Archives mensuelles : mai 2014

Fafhrd et le Souricier Gris (Fritz Leiber)

Né d’un échange épistolaire datant de 1934 avec un ami de longue date de Fritz Leiber, Harry Otto Fischer, ce duo hétéroclite – vaguement inspiré de ces deux personnes réelles – est devenu l’un des plus influents et adulés de l’heroic fantasy. Et quel couple plus inattendu en effet que ce barbare du Nord et cet ancien apprenti magicien de la ville ?

Doté d’un esprit vif dans un corps de géant, Fafhrd incarnera autant les muscles que la raison, apportant l’équilibre à la fantaisie créatrice, souvent impulsive, du Souricier. Portés sur le vol, les deux acolytes vont mettre en commun leurs talents complémentaires dans des emplois de cambrioleurs et de mercenaires, pour des résultats souvent comiques.

La ville de Lankhmar et le monde de Nehwon constituent un troisième personnage important de la série. Constituée d’un patchwork d’allées sombres, de bazars et de temples, dirigée par des guildes capricieuses et entourées de mystère, l’amorale Lankmar est un mélange fétide d’ordinaire et d’exotique, d’opulence et de taudis, une métropole dickensienne bordée de parcs industriels en permanence noyés dans le smog. Le royaume de Nehwon est doté de portails vers des univers parallèles, où la notion du temps devient floue. Des créatures immortelles et d’anciens dieux sillonnent ce monde, des sorciers aussi puissants qu’incompétents interfèrent dans les affaires des hommes (et tout particulièrement dans celles de nos héros) et la Mort y place ses collets. Les fans de Brust ou Pratchett y reconnaîtront les précurseurs de Dragaera et Adrilankha, du Discworld et d’Ankh-Morpork. China Miévile, John Marco, Raymond Feist, Michael Moorcock ou Neil Gaiman, tous reconnaissent Leiber comme leur père spirituel.

La première nouvelle du cycle – chronologiquement, vu qu’elles sont à l’origine parues dans le désordre en plus de cinq décennies –  introduit le personnage de Fafhrd, un barbare des steppes tombé amoureux d’une danseuse et prostituée du Sud, qui, enflammé par les contes de Vlana parlant de Lankhmar, devra trouver le moyen d’échapper à sa société matriarcale pour s’y rendre. Il s’agit plus d’une tranche de vie que d’un récit à proprement parler, nous permettant de découvrir Fafhrd tel qu’il était pré-Souricier. La seconde nous présente ce dernier, affublé à l’époque d’un autre patronyme et apprenti du sorcier Glavas Rho, qui use illégalement de magie sur les terres du duc Janarl. Rentrant d’un pèlerinage pour trouver son maître décédé et découvrir les geôles de Janarl, le Souricier devra choisir entre le bien et le mal. La nouvelle suivante, qui verra les deux héros se rencontrer pour la première fois, mérite largement ses prix Hugo et Nebula. Ayant collaboré par hasard, Fafhrd et le Souricier comprennent les avantages qu’ils pourraient tirer d’une association et s’attaquent conjointement à la Guilde des Voleurs. Mais la riposte de Krovas, Grand Maître de la Guilde, sera terrible !

Après un deuxième tome moins mémorable, les choses sérieuses reprennent avec Mauvaise rencontre à Lankhmar,  parodie bilieuse de la religion, dans laquelle le Souricier vend son épée à un raquetteur, alors que Fafhrd renonce au monde matériel pour se lier à une secte mineure et appauvrie. Les autres récits introduiront plusieurs personnages importants de la série, Ourph le Mingol et la triple déesse de Grave. Le quatrième tome fait partie des meilleurs, parlant de mésalliance avec des immortels, des tracas causés par les amours paternel et fraternel (sans oublier ceux des esclaves).

Vient ensuite le seul roman de la série, qui constitue la meilleure fable sur les relations humains-rongeurs depuis Le joueur de flûte de Hamelin. Leiber crée un monde souterrain, reflet du Lankhmar de la surface et peuplé de rats, que va découvrir le Souricier, après avoir ingéré une potion censée l’aider à enquêter sur une mystérieuse épidémie de rats. Réduit à la taille d’un rongeur, notre héro va alors tomber follement amoureux d’une hybride humaine-ratte, ce qui ne lui facilitera pas les choses.

Malheureusement, quatre des huit nouvelles composant le recueil La Magie des Glaces font partie des plus faibles de la série, même si c’est dans ce volume que sont introduits le Monstre de Glace et l’Île de Givre, préludes à trois aventures du dernier tome de la série.

Les cinq récits composant celui-ci prennent leurs distances avec Lankhmar et les précédentes aventures de notre duo, tant par leur localisation différente, que par leur ton et leur organisation. Plus linéaires et ordonnées chronologiquement, ces récits forment un tout cohérent, dans lequel nos héros tentent de prendre leur retraite, mais se retrouvent obligés de sauver l’île de Givre non seulement d’une invasion de Mingols, mais aussi d’une querelle de famille entre les dieux Odin et Loki. Bien qu’il manque dans l’apparition de ces derniers dieux la délicieuse originalité et les idiosyncracies des panthéons précédents (et ultérieurs) de Leiber, nous avons néanmoins ici des histoires fortement charpentées, aux scénarii plus touffus. En outre, le vieillissement du duo ajoute une dimension supplémentaire aux personnages.

Le Cycle des épées est un cycle d’heroic fantasy qui raconte les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris au travers du monde de Newhon. Ce cycle a été créé en 1934 par Fritz Leiber, un écrivain de fantasy, qui aurait inventé le terme « sword and sorcery ». Leiber a consacré une grande partie de sa vie à ce cycle, qu’il a toujours gardé en tête et sur lequel il a beaucoup travaillé. Il est composé de :
Épées et Démons (Swords and Deviltry)
Épées et Mort (Swords Against Death)
Épées et Brumes (Swords in the Mist)
Épées et Sorciers (Swords Against Wizardry)
Le Royaume de Lankhmar (Swords of Lankhmar) – seul roman du cycle, les autres étant composés de nouvelles.
La Magie des glaces (Swords and Ice Magic)
Le Crépuscule des épées (The Knight and Knave of Swords)
Source : wikipédia

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Plume : Dans les bras d’Invidia

Au cours de ma longue existence, j’ai connu les deux faces de la jalousie. La bonne et la mauvaise, me dites vous ? Non, tout simplement la masculine et la féminine – ou encore celle que l’on ressent et celle dont on est victime.

Vers 25 ans, je suis tombé follement amoureux d’une fille un peu plus grande que moi, un peu plus jeune que moi, mais beaucoup plus populaire que moi ! Elle était en permanence entourée de beaux mâles, entre qui elle partageait ses attentions. Au début, désespéré, je ne pensais pas avoir la moindre chance d’avoir une relation autre qu’amicale (et encore !) avec F. Puis, je compris un beau jour que la belle n’était, après tout, pas totalement inintèressée. Grâce à une citation de Brel, qui me valut moult roucoulements (F. faisait la colombe quand elle appréciait : compliments, traits d’esprit, attentions, cadeaux …)

C’est alors qu’Invidia se présenta à moi, pourvue de tous ses atours. Même si ma relation avec F. était purement platonique, je ne pus m’empêcher d’être jaloux de ses nombreux amants (ou supposés tels). Un jour, la coupe déborda : mon meilleur ami, F. et moi avions passé la journée ensemble et F. prit un malin plaisir à nous accorder tout à tour ses attentions. Ce soir là, mon ami et moi en parlâmes et décidâmes d’éviter de répéter cette expérience douloureuse. Ce qui ne m’empêcha guère de continuer à souffrir en silence. Pourtant, après plus d’un an de « cour », F. et moi finîmes par « concrétiser ». Ce qui ne résolut pas mon problème : au contraire, j’avais encore plus de raison d’être jaloux, ayant maintenant découvert la valeur des trésors cachés de F., de les partager avec d’autres. La Déesse finit par l’emporter, un an plus tard, me forçant à renoncer à F. de peur de trop souffrir par après.

Lorsque je rencontrai N., ma future épouse, je n’étais moralement pas encore remis. F. s’était depuis « calmée » et avait pris pour compagnon quelqu’un qui me ressemblait étrangement, tant physiquement qu’intellectuellement. Je ne l’avais toujours pas digéré. Je venais aussi, après de longs mois de célibat, de décider de « prendre tout ce qui passerait à ma portée ». Après avoir couché avec N., je passai donc la nuit suivante avec une autre. Et la suivante. Je l’ignorais encore, mais j’allais le payer très cher !

Rapidement, j’eus à choisir entre mes dulcinées, venues toutes deux m’attendre au boulot pour passer la nuit avec moi. N. et moi furent bientôt cohabitants, puis un couple à qui il ne manquait que le contrat de mariage. Les premiers symptômes apparurent lorsque je partis jouer un tournoi d’échecs à Liège, quelques mois plus tard. N. voulait absolument m’y accompagner, bien que je lui aie expliqué que j’allais partager une chambre d’étudiant avec un inconnu et passer 8+ heures par jour à jouer, préparer ou analyser mes parties. Plusieurs heures d’altercations précédèrent donc mon départ pour ce tournoi.

A mon retour, la belle s’était calmée, mais ce n’était que partie remise. Tout devint bientôt prétexte à ces crises de jalousie maladive. Si je tenais la porte à une jeune fille, aimais un clip un peu trop sensuel de Kate Bush, achetais une BD de Manara, passais une soirée avec mes potes, Invidia l’enragée manifestait aussitôt sa présence, empoisonnant toujours un peu plus nos relations. Nous eûmes même recours à une aide psychologique spécialement destinée aux couples, mais rien n’y fit. Bientôt, ce fût le chantage au mariage, rapidement suivi du chantage à l’enfant et à la maison. Puis arriva ce qui devait arriver : je m’avouai vaincu et, courageusement, pris la fuite.

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L’homme illustré (Ray Bradbury)

Cette collection de 18 récits courts, n’ayant que peu de liens les uns avec les autres, est l’histoire d’un homme couvert de tatouages. Chaque tatouage est capable se mouvoir et raconte une histoire. Plusieurs hommes illustrés apparaîtront d’ailleurs au fil des histoires.

Cette collection nous permet d’examiner certains thèmes que Bradbury revisitera au cours de sa carrière. La menace de la technologie, qui nous déshumanise, est évidente dans « The Veldt » et « Marionettes, Inc. ». La peur du conflit nucléaire est présente dans « L’autoroute », « L’Autre Pied », « Le Renard et la Forêt » et, à peine déguisée, dans « La dernière Nuit du Monde ». La censure constitue le fil directeur des « Exilés » et intervient dans « Le mixeur de béton ».

« Le Veldt »: Dans une maison futuriste, une nursery permet de réaliser tous les fantasmes d’enfant. Alice peut y prendre le thé; pirates, fées et Cendrillon la fréquentent. Les enfants (Peter et Wendy), y conjurent un Veldt africain, rempli de lions, qui finit par devenir par trop réaliste.

« Kaleidoscope »: L’une des nouvelles les plus connues et dérangeantes de Bradbury. Elle commence après l’explosion d’un vaisseau spatial. Les astronautes survivants tombent sans fin dans l’espace et l’histoire n’est en fait que le récit de ces derniers moments.

« Les Exilés »: Les histoires de Fantasy ou surnaturelles ont été interdites sur Terre; aussi, leurs auteurs (pour la plupart ramenés d’entre les morts) et leurs personnages ont émigrés sur Mars. Charles Dickens est là, même s’il estime ne pas être à sa place. Poe est leur chef, et lorsqu’ils apprennent qu’une attaque terrienne va se produire, ils préparent leur riposte.

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Plume : Chenavan (première partie)

D’ordinaire, ma mère et moi passions les vacances de Noël à Bailièvre, dans la fermette désaffectée que les Collinet avaient transformée en maison de campagne. Mais quand j’eus 9 ou 10 ans, notre lieu de villégiature changea brutalement. Les Evaldre avaient en effet à leur tour acheté une petite propriété, comprenant un mas, dans la montagne surplombant le lac d’Annecy, au lieu-dit Chenavan.

Pour ce périple de quelque sept cents bornes, nous nous levâmes à l’aurore – ce que nous ne faisions d’ordinaire que lors des « grandes vacances » – chargeâmes les voitures, puis nous lançâmes à l’assaut des routes départementales (en jaune sur les cartes routières Michelin, contrairement aux nationales, représentées en rouge). Le but, en démarrant dès potron-minet, était d’éviter les bouchons et de s’arrêter après quelques heures de route pour prendre le petit déjeuner, qui se trouvait dans le coffre. Premières heures de route que je passai essentiellement à dormir sur le siège arrière, par ailleurs. Arrivés aux environs de Signy-l’Abbaye, nous trouvâmes un troquet déjà ouvert pour casser la croûte et nous dérouiller les jambes.

Puis nous repartîmes, tout ragaillardis, et les noms de villages étranges commençèrent à défiler : Rethel, Pontfaverger, Suippes, Soulanges, Bar-sur-Aube, Recey-sur-Ource et enfin Is-sur-Tille, dont un collègue de Jean avait recommandé certain restaurant et où nous nous passâmes deux bonnes heures à nous ravitailler.

Le reste est plus confus dans ces souvenirs d’enfance… Lons-le-Saulnier, Poligny (où nous achetâmes du Comté), Genève (où nous fîmes le plein d’essence, tabac et chocolat), puis enfin des panneaux indicateurs mentionnant Annecy, et bientôt Talloires ! L’hiver aidant, les journées étaient courtes et notre plantureux arrêt-buffet ne nous permis d’arriver qu’après la tombée du jour. Ce qui fit que je ne découvris la magie de cette fin de parcours que des mois plus tard !

La montée à la lampe torche dans de vagues sentiers pentus, rendus encore plus attrayants de mystère par les reflets changeants de nos éclairages de fortune, l’arrivée à un « châlet » de deux étages, la constitution rapide d’un feu de bois (ouvert), puis, assis dans un assemblage hétéroclite de fauteuils et divans dépareillés, la dégustation religieuse et reposante (aux sens physique et moral) d’une soupe-maison emportée de Belgique précisément dans ce but, la réalisation que près de deux semaines de bonheur m’attendaient…

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Logorrhée

Tout débuta à New York, dans un salon de coiffure de la cinquième avenue. Ce qui, d’une certaine manière, respectait une certaine logique : la Pomme Pourrie en avait vu bien d’autres et l’expression « Couper les cheveux en quatre » – qui était aussi le nom du salon de coiffure – y trouvait un sens nouveau.

Tout commença, donc, par une belle après-midi, le samedi 4 septembre 2017 à 15:45 pour être précis. Linda Lovelace était venue pour une coloration. Elle trouvait que Jim, son amant depuis trois mois, commençait à regarder avec un peu trop d’intérêt les passantes court-vêtues, et avait en conséquence décidé de lui faire une surprise, espérant ainsi transformer leur automne en printemps. Après avoir longuement hésité et consulté plusieurs revues de mode, elle avait fini par opter pour une teinte fauve, qui  s’accorderait bien avec ses yeux bleu-verts. Linda était donc confortablement installée dans un fauteuil Eames en cuir noir, attendant qu’Andy apporte la touche finale à une coupe suggérant un drapeau espagnol vu par Kandinsky.

C’est à ce moment qu’elle fut prise de nausée. Un premier haut-le-corps la secoua; le second suivit sur ses talons, sans lui laisser le temps de réagir. Une douleur insoutenable lui saisit l’estomac, remonta le long de sa gorge et un flot de lettres multicolores couvertes de bile jaillit de sa bouche pour aller s’écraser sur le carrelage. Un V violacé, un I incarnat et un O orange sanguine furent bientôt suivis de deux E coquille d’oeuf et d’un C d’un bleu céruléen. Se retournant vers la source de ces étranges borborygmes, Andy et les autres clientes du salon n’eurent que le temps de voir Linda s’effondrer dans un dernier râle, un T turquoise suspendu à la lèvre inférieure. Le vacarme provoqué par la chute du fauteuil fut suivi d’un silence kafkaïen, puis de cris stridents  issus de plusieurs gorges féminines.

Le médecin dépêché sur place ne put que constater les faits et avouer son ignorance totale quant à la cause du décès. Seul indice : un H gris perle retrouvé coincé dans la bouche de la victime.

Une semaine plus tard, une scène semblable se déroula sur un parcours de golf de la banlieue tokyoïte. La victime était cette fois une japonaise de trente-cinq ans, mariée et mère de deux enfants. Aucun témoin n’était présent lors des faits, mais les services d’urgence découvrirent Yoko Hirawa entourée de plusieurs caractères Kanji souillés de salive et de bile.

Quelques jours plus tard, à une terrasse de café bordelaise, c’est un jeune bellâtre, étoile montante de la téléréalité, qui, en plein flirt avec une voisine de table, se mit à éructer des lettres colorées, pour terminer la tête dans le gigantesque verre de Planteur de la belle. Malheureusement trop choquée, la jeune femme ne remarqua pas que les lettres surnageant dans son cocktail formaient le mot star. Cela aurait pourtant permis de faire gagner un temps précieux à l’enquête.

Telle une traînée de poudre, l’émergence de cette épidémie d’un genre nouveau inonda la presse internationale et les réseaux sociaux. Les experts médicaux, courtisés par les médias, se perdirent en circonvolutions absconses destinées à camoufler tant bien que mal leur perplexité. Les politiciens ne firent rien non plus pour rasséréner la population, obnubilés comme toujours par leur vision à court terme et leurs querelles de clocher.

Les rares informations qui finirent par filtrer n’étaient guère encourageantes. La planète entière semblait touchée : la chamarre – ainsi baptisée par un médecin bordelais – tuait apparemment sans distinction de race, couleur ou nationalité. Les vecteurs de sa propagation exponentielle restaient insondables, tout vaccin ou méthode curative hypothétique. Les statisticiens mirent quand même en évidence quelques détails intéressants. Ainsi, l’épidémie avait frappé en Afrique du Sud et au Maghreb, mais l’Afrique Noire était jusqu’ici relativement épargnée, tout comme d’autres régions défavorisées ou isolées du globe : Bangladesh, Népal et Terre de Feu notamment.

La panique grandit avec le nombre des victimes et provoqua quelques catastrophes mémorables. Ainsi, l’hystérie provoquée par un passager, pris d’un malaise à bord du vol ITA527 Rome-New York, coûta la vie à plus de deux cents personnes.

Le fin mot de l’affaire fut finalement découvert inopinément par un fan d’émissions de téléréalité qui, le premier, réalisa que les lettres régurgitées constituaient des anagrammes de shows célèbres. Les émissions de téléréalité, non contentes de s’attaquer au cerveau de leurs afficionados,  s’étaient transformées en armes de destruction massive. Sans un revirement drastique au niveau de la programmation du petit écran, la race humaine était menacée d’extinction !

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En mai, fais ce qu’il te plaît !

« Mon prénom, c’est Aimé. Comme quoi ça veut rien dire. Vous allez voir, je sais pas raconter les histoires. »

En ce joli mois de mai, Monsieur Louis repose sous un arbre, une balle de fusil dans la gorge. Etant donné qu’il a légué sa maison de campagne, transformée en hôtel pour chasseurs citadins, et l’ensemble de ses biens à cinq de ses clients choisis au hasard, c’est à Aimé que revient la tâche d’accueillir, à cette période inhabituelle de l’année, ces étranges héritiers chasseurs en attendant le notaire.

Parlons-en de ces invités ! Un policier à la retraite qui met tout le monde mal à l’aise, un ex-militaire tellement discret qu’on a du mal à se rappeler qu’il existe, un tenancier de bordel homosexuel (le tenancier, pas le bordel) habillé et maquillé comme un clown – accompagné de son chien, Pistache – et un couple véreux, dont la moitié féminine fait tout pour mettre en valeur ses protubérances mammaires abondantes. Et tout ce beau monde est bien trop obnubilé par l’héritage que pour avoir une pensée émue pour le mort.
« Ca le regarde pas le policier, pourquoi que Martial a tout qui lui manque d’un côté, plus de cheveux, plus de bouche, plus de narine, plus de joue, plus d’oreille et plus d’oeil, rien que sa peau de caoutchouc avec des trous-trous couleur brûlé. »

Pour aider Aimé, il n’y a que Martial, une force de la nature au caractère de cochon. Mais depuis l’accident qui l’a défiguré, Martial n’aime pas quand des étrangers lui regardent la tête. Et depuis qu’il a trouvé le cadavre de Monsieur Louis, dans un état de décomposition avancé, il bégaye, a perdu le sommeil et l’appétit. Alors c’est plutôt de six personnes et d’un chien qu’Aimé doit finalement s’occuper. Enfin, bientôt cinq, vu que Paulette Truchon se sent tellement mal de devoir partager l’héritage qu’elle se retrouve bientôt allongée sur le parquet, les seins à l’air, mais néanmoins morte.

L’histoire devient alors un croisement complètement déjanté entre une partie de Cluedo et les « Dix petits nègres » d’Agatha Christie. Les candidats-héritiers ont évidemment tous quelque chose à se reprocher et on en vient rapidement à se demander s’ils ont bien été désignés par le hasard. On apprendra aussi comment Martial a été défiguré, qui sont les parents d’Aimé, et bien d’autres choses encore…

Extraits choisis

(le commandant Lyon-Saëck, l’ancien policier, parle de l’héritage à Aimé)
« (…) et le dernier héritier, dont je n’ai d’ailleurs pas bien saisi le patronyme, prendra ce qu’il reste … les économies de Monsieur Louis, l’armurerie, le commerce des porcs, l’étang et que sais-je encore. »
Patronyme, ça veut dire nom. C’est un mot compliqué qui remplace un mot normal que tout le monde connaît. Il y a des gens qui parlent exprès avec des mots compliqués alors qu’ils connaissent les mots normals correspondants. Les mots compliqués c’est pas des gros mots mais ça vous injurie pire que des connards ou des salauds ou tous les noms d’oiseaux. Les gens qui parlent avec des mots compliqués c’est pour bien vous faire comprendre que eux c’est eux et vous c’est moins que ça. Lucette dit que le langage c’est comme la façon qu’on marche, ça dit d’où qu’on vient et surtout d’où qu’on vient pas. Lucette, elle vient de deux endroits à la fois vu qu’elle a eu une bonne éducation chez son père et une mauvaise dans le foyer d’accueil qui comme son nom l’indique l’a accueillie et qui comme son nom ne l’indique pas l’a tapée avec une planche en bois pendant cinq ans.

 

Pour rigoler, j’ai demandé : « Vous avez combien de filles, en tout, Monsieur Milou ? »
Il a regardé Pistache au cas où c’est lui qui répondrait.
« Voyons voir… Pistache… Combien on a de petites ? Le problème, c’est que c’est délicat… Il y a les temps pleins et celles qui font que des demi-journées…
Mais si vous comptez que deux demies ça fait une pleine, combien vous avez de filles ?
C’est plus compliqué que ça… Les mi-temps font toutes les nuits et rapportent presque autant que les filles à temps plein. Et puis elles tombent moins malade… Sans compter qu’elles sont souvent plus jeunes, plus jolies et qu’elle enchaînent évidemment plus.
Elles enchaînent plus de quoi ?
D’hommes ! Qu’est-ce que vous voulez enchaîner, Modeste ? Des couplets ? »
Le commandant et son allure ont fait une grimace parce qu’ils ont le respect de la loi et que les bordels c’est pas permis.
« Alors bon, vous savez pas exactement…
Mais si, je sais parfaitement ! Si je compte comme vous avez dit, j’ai onze filles… environ.
Ah, ça tombe pas juste ?
Dix et demie pour être précis.
Et vous, monsieur le commandant, vous avez d’autres filles, à part celle qui se marie ? »
Oh qu’elle était mécontente la tête du commandant.
« il y a fille et fille, nom d’un chien ! »
Pistache a aboyé, parce qu’il aime pas qu’on parle de sa race comme ça.
« Pardon, monsieur le commandant, je voulais pas dire par là que votre fille aussi est une dame qui reçoit de l’argent pour faire ce que la plupart des dames font gratuitement. »

Le joli mois de mai (Emilie de Turkheim)
Le Livre de Poche #33224 5,10€

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