Archives mensuelles : août 2017

Majken (Quatrième partie)

Avis aux habitués du site : je suis désolé du retard pour la suite de cette série d’articles. Pris que j’étais par ma passion pour ce livre – qui est une de mes plus belles découvertes de ces dix dernières années – je l’ai prêté à une amie (qui l’a adoré)en oubliant de prendre note des cinq pages manquantes pour la conclure. Ayant maintenant récupéré ce précieux opuscule, je vous dévoile aujourd’hui et demain les deux derniers épisodes du « mystère Majken » et vous promet une critique en profondeur de l’ouvrage dans son entièreté dans la semaine qui suit.

Mais, trêve de bavardages : reprenons où nous en étions resté …

 

Je fus réveillée par un coup de feu. Je me redressai en sursaut et regardai autour de moi, à moitié endormie. Il ne faisait pas encore tout-à-fait jour. On était lundi et deux semaines s’étaient écoulées depuis l’exposition.
Un coup de feu ? Etait-ce possible ? Peut-être avais-je rêvé. Ou quelqu’un, un de mes voisins, avait claqué une porte. Mais pourquoi quelqu’un claquerait-il une porte en pleine nuit ? Le bruit pouvait-il provenir de l’extérieur ? J’ignorais ce qu’il pouvait y avoir au-delà des murs de l’Unité. S’agissait-il d’un village, d’une ville ? Ou d’une forêt ? D’une zone industrielle ? Je ne savais pas non plus si l’un des murs de mon appartement donnait sur l’extérieur, si c’était un mur de façade. Le bruit que j’avais entendu – coup de feu, craquement, détonation – aurait pu être une bombe, un camion transportant des matières inflammables percutant un autre véhicule, provoquant une fuite de gaz explosive. Un feu digne des flammes de l’enfer accompagné d’épaisses fumées noires s’était peut-être déclaré « dehors ». Nocif. Etais-je en danger ? Etions-(it)nous(it) en danger ? Probablement pas. Au bout du compte, je décidai que je devais avoir rêvé et m’efforçai de me rendormir, ce qui se révéla toutefois impossible. J’étais totalement éveillée. Je me levai donc, préparai du café et retournai au lit avec une tasse. Je restai assise sous la couette à observer l’aube artificielle qui pointait, cette lumière qui ressemblait tant à la vraie filtrant tant à la vraie filtrant à travers les interstices des cloisons, tandis que j’avalais mon café du matin.
Je me sentais presque à la maison. C’était ainsi que mes journées commençaient. Enfin, en réalité, elles débutaient par l’enfilage d’un pantalon chaud et d’une veste moletonnée au-dessus de mon pyjama. J’enfonçais également une sorte de chapka sur ma tête et je sortais faire une promenade somnolente avec Jock. Après ça, en rentrant, je buvais mon café au lit pendant que le jour se levait. Mon bloc-notes à proximité.
J’allumai la lumière, ouvris le tiroir du chevet et pris l’enveloppe contenant les photos de Nils, de Jock et de ma famille, je sortis mon bloc-notes et mon style favori. Je n’avais pas regardé les photos depuis mon arrivée et je doutais de jamais le faire; je rangeai l’enveloppe, m’efforçant de ne pas y penser.
Je commençai alors à écrire, pas mon roman cependant. je me lançai dans une nouvelle sur une femme célibataire de quarante-cinq ans donnant naissance à un bébé malformé, semblable à celui du tableau de Majken, même si dans mon récit l’enfant n’était pas un foetus, mais un nourrisson. Complètement développé et né à terme bien qu’ayant de graves malformations. De grandes parties de son cerveau manquaient, comme si elles avaient été effacées. Seules les zones responsables de la faim, de la soif et de certaines fonctions corporelles comme la déglutition et le fait de vider sa vessie fonctionnaient. Il était impossible de savoir si l’espérance de vie de l’enfant se chiffrait en semaines, en jours ou en heures. Par ailleurs, s’il survivait à la période extrêmement critique, il serait selon toutes probabilités totalement sans défense, dépourvu de vision, d’ouïe, d’odorat, de goût et de sens du toucher, privé de la capacité de reconnaître d’autres pers3onnes ou d’entrer en relation avec elles. Un fardeau épuisant qui nécessiterait une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre durant toute sa vie; la mère ne parviendrait jamais à assurer les soins dont il aurait besoin sans une aide massive de la société. Les questions qui se posaient étaient les suivantes : cette mère doit-elle être considérée comme un parent dans le sens pratique et concret du terme ? Doit-elle être déclarée nécessaire ? Auquel cas, on pouvait s’interroger : une personne est-elle nécessaire si elle donne naissance à un enfant incapable d’établir un lien avec elle et qui ne pourra jamais apporter aucune contribution à la société ?

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Une femme

Pierre Desproges

Pierre Desproges (1939-1988), humoriste francais – REPORTERS / Rue des Archives

 

J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée de ses yeux mouillés d’intelligence aigüe, pour sa voix cassée lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésitible alezan fou, lui aussi.

Pour elle, aux soirs d’usure casanière où la routine alourdit alourdit les élans familiers en érodant à coeur les envies conjugales, je me voyais avec effroi quittant la mère de mes enfants, mes enfants eux-mêmes, mon chat primordial, et même la cave voutée humide et pâle, qui sent le vieux bois, le liège et le sarment brisé, ma cave indispensable et secrète où je parle à mon vin quand ma tête est malade, et qu’on n’éclaire qu’à la bougie, pour le respect frileux des traditions perdues et de la vie qui court dans les mille flacons aux noms magiques de châteaux occitans et de maisons burgondes.

Pour cette femme à la quarantaine émouvante que trois ridules égratignent à peine, trois paillettes autour de ses rires de petite fille encore, pour ce fruit mûr à coeur et pas encore tombé, pour son nid victorien et le canapé noir où nous comprenions Dieu en écoutant Mozart, pour le Guerlain velours aux abords de sa peau, pour la fermeté lisse de sa démarche Dior et de soie noire aussi, pour sa virilité dans le maintien de la Gauloise et pour ses seins arrogants toujours debout, même au plus périlleux des moins avouables révérences, pour cette femme infiniment inhabituelle, je me sentais au bord de renier mes pantoufles. Je dis qu’elle était infiniment inhabituelle. Par exemple, elle me parlait souvent en latin par réaction farouche contre le laisser-aller du langage de chez nous que l’anglomanie écorche à mort. Nos dialogues étaient fous :

– Quo vadis domine ?

– Etoilla matelus ?

En sa présence, il n’était pas rare que je gaudriolasse ainsi sans finesse, dans l’espoir flou d’abriter sous mon nez rouge l’émoi profond d’être avec elle. Elle avait souvent la bonté d’en rire, exhibant soudain ses clinquantes canines dans un éclair blanc suraigu qui me mordait le coeur. J’en étais fou, vous dis-je.

Ce 16 octobre, donc, je l’emmenai déjeuner dans l’antre bordelais d’un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVè où j’ai mes habitudes. Je nous revois, dégustant de moelleusx bolets noirs en célébrant l’automne, romantiques et graves, d’une gravité d’amants spectaculaires. Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j’avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise.
J’étais au bord de dire des choses à l’eau de rose, quand le sommelier est arrivé. J’avais commandé un figeac 71, mon saint-émilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.

Elle a mis de l’eau dedans. Je ne l’ai plus jamais aimée.

 

« Le doute m’habite », Pierre Desproges, textes choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la comédie française.

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Les footballistes

 

 

pierre-desproges

 

Voici bientôt quatre longues semaines que les gens normaux, j’entends les gens issus de la norme, avec deux bras et deux jambes pour signifier qu’ils existent, subissent à longueur d’antenne les dégradantes contorsions manchotes des hordes encaleçonnées sudoripares qui se disputent sur gazon l’honneur minuscule d’être champions de la balle au pied.

Voilà bien la différence entre le singe et le footballeur. Le premier a trop de mains ou pas assez de pieds pour s’abaisser à jouer au football.
Le football. Quel sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football ? Quelle harmonie, quelle élégance l’esthète de base pourrait-il bien découvrir dans les trottinements patauds de vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de boeufs éteints ?
Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s’enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de huit, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturralités simiesques à choquer un rocker d’usine ?
Quelle brute glacée, quel monstre décérébré de quel ordre noir oserait rire sur des cadavres comme nous le vîmes en vérité, certain soir du Heysel ou vos idoles, calamiteux goalistes extatiques, ont exulté de joie folle au milieu de quarante morts piétinés, tout ça parce que la baballe était dans les bois ?

Je vous hais, footballeurs. Vous ne m’avez fait vibrer qu’une fois : le jour où j’ai appris que vous aviez attrapé la chiasse mexicaine en suçant des frites aztèques. J’eusse aimé que les amibes vous coupassent les pattes jusqu’à la fin du tournoi. Mais Dieu n’a pas voulu. Ca ne m’a pas surpris de sa part. Il est des vôtres. il est comme vous. Il est partout, tout le temps, quoiqu’on fasse et où qu’on se planque, on ne peut y échapper.

Quand j’étais petit garçon, je me suis cru longtemps anormal parce que je vous repoussais déjà. Je refusais systématiquement de jouer au foot, à l’école ou dans la rue. On me disait : « Ah, la fille ! » ou bien : « Tiens, il est malade », tellement l’idée d’anormalité est solidement solidaire de la non-footballité.

Je vous emmerde. je n’ai jamais été malade. Quant à la féminité que vous subodoriez, elle est toujours en moi. Et me pousse aux temps chauds à rechercher la compagnie des femmes. Y compris celle des vôtres que je ne rechigne pas à culbuter quand vous vibrez aux stades.
Pouf, pouf…

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Humanitaire

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J’aime beaucoup l’humanité.

Je ne parle pas du bulletin de l’Amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard réunies.
Je veux dire le genre humain.
Avec ses faiblesses, sa force, son inépuisable volonté de dépasser les Dieux, ses craintes obscures des Ténèbres, sa peur païenne de la mort, sa tranquille résignation devant le péage de l’autoroute A6 dimanche dernier à 18 heures.

Il y a en chaque homme une trouble désespérance à l’idée que la durée de son propre passage sur terre ne lui permettra pas d’embrasser tous ses semblables et particulièrement Mme Lemercier Yvette, du Vésinet, qui ne sort jamais sans son berger allemand, cette conne.

C’est un crève-coeur que de ne pouvoir aimer tous les hommes.

A y bien réfléchir, on peut diviser l’humanité en quatre grandes catégories qu’on a plus ou moins le temps d’aimer. Les amis. Les copains. Les relations. Les gens qu’on connaît pas.

Les amis se comptent sur les doigts de la main du Baron Empain, voire de Django Reinhardt, pour les plus misanthropes. Ils sont extrêmement rares et précieux. On peut faire du vélo avec eux sans parler pendant que le soir tombe négligemment sur les champs de blé, et on n’a même pas mal dans les jambes dans les côtes.

La caractéristique principale d’un ami est de vous décevoir. Certes, on peut être légèrement déçu par la gauche ou par les performances de l’AS Saint-Etienne, mais la déception profonde, la vraie, celle qui peut vous faire oublier le goût des grands crus saint-émilion, ne peut venir que d’un véritable ami. Par exemple, j’ai été déçu hier par Jean-Louis, qui est pourtant vraiment mon ami, puisque parfois nous ne parlons même pas, même à pied, dans les sentiers de Picardie.

Je venais de lui apprendre que j’avais acquis une petite chienne. Une bergère. Allemande, certes, mais une bergère.

Sans prendre le temps de réfléchir pour ne pas me faire de la peine, il m’a dit en ricanant : « Ah bon ! Un chien nazi ? Tu lui a mis un brassard SS ? J’espère qu’elle n’est pas armée, ta carne ? »

Méchanceté gratuite. Envie gratuite de blesser. tu sais très bien que tu ne risques rien de cette petite boule de poils. Tu n’es même pas juif. Tu sais très bien que le seul déprédateur, le seul tueur pour le plaisir, la seule nuisance à pattes, se tient sur celles de derrière, afin d’avoir les mains libres pour y serrer son fouet à transformer les chiots en miliciens bavant.

Me faire ça à moi, Jean-Louis, à moi qui suis ton ami. Et qui te l’ai prouvé, puisque, une fois, au moins, je t’ai déçu moi-même.

Les copains se comptent sur les doigts de la déesse Vishnou qui pouvait faire la vaisselle en applaudissant le crépuscule. Ils déçoivent peu car on en attend moins, mais c’est quand même important qu’ils pensent au saucisson quand le temps se remet aux déjeuners sur l’herbe et qu’ils viennent se serrer un peu pour faire chaud quand le petit chat est mort, ou pour faire des révérences à l’enfant nouveau. Les bons copains se comprennent à demi-mot. Il règne entre eux une complicité de tireurs de sonnettes qu’entretiennent parfois l’expérience du frisson.

Les relations se comptent sur les doigts des choeurs de l’Armée Rouge. Mais on sera bien venu de n’entretenir que les bonnes, celles sur lesquelles on peut s’appuyer sans risquer de tomber par terre.

Quand on n’a pas de glaïeuls, certaines relations peuvent faire très joli dans les soirées mondaines, à question qu’elles soient célèbres ou stigmatisées de la Légion d’honneur. Il suffit alors de les appeler « coco » et de les embrasser gaiement, comme si on les aimait, et comme cela se fait dans mon milieu. Le commun ne manquera pas de s’esbaudir.

Il arrive que certaines relations soient susceptibles de se muer en amitiés, mais le temps n’a pas tout le temps le temps de prendre à temps le temps de nous laisser le temps de passer le temps.

Les gens qu’on connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter. D’ailleurs, ils ne comptent pas. Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour que Dieu fait (avec la rigueur et la grande bonté qui l’ont rendu célèbre jusqu’à Lambaréné), il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout.

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ? Etait-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

Je verrais bien une cinquième catégorie où s’inscrirait, unique, la femme qu’on aime sur le bout des doigts. Parce qu’on la connaît par coeur.

 

Extrait de « Le doute m’habite », textes de Pierre Desproges choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la comédie-française.

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Je vais mourir

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Je vais mourir ces jours-ci. Il y a des signes qui ne trompent pas :

Sur le plan purement clinique le signe irréfutable de ma fin prochaine m’est apparu hier à table : je n’ai pas envie de mon verre de vin. Rien qu’à la vue de la liqueur rouge sombre au reflets métalliques, mon coeur s’est soulevé. C’était pourtant un grand saint-émilion, un château-figeac 1971, c’est-à-dire l’une des plus importantes créations du géniee humain depuis l’intention du cinéma par les frères Lumière en 1895. J’ai soulevé mon verre, j’ai pointé le nez dedans et j’ai fait : « Beurk. » Pire, comme j’avais grand soif, je me suis servi un verre d’eau. Il s’agit de ce liquide transparent qui sort des robinets et dont on se sert pour se laver. Je n’en avais encore jamais vu dans un verre. On se demande ce qu’ils mettent dedans : ça sent l’oxygène et l’hydrogène; Mais enfin, bon, j’en ai bu; C’est donc la fin.

C’est horrible : partir comme ça sans avoir vécu la Troisième Guerre Mondiale aec ma chère femme et mes chers enfants courant nus sous les bombes; Mourir sans savoir qui va gagner : Poulidor ou Hinault , Saint-Etienne ou Sochaux?

Mourir sans avoir jamais rien compris à la finalité de l’homme. Mourir avec au coeur l’immense question restée sans réponse : si Dieu existe, pourquoi les deux tiers des enfants du monde sont-ils affamés ? Pourquoi la Terre est-elle en permanence à feu et à sang ? Pourquoi vivons-nous avec au ventre la peur incessante de l’holocauste atomique suprême ? Pourquoi mon magnétoscope est-il en panne ?

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Quand est-ce qu’on mange ? Seul Woody Allen, qui cache pudiquement sous des dehors comiques un réel tempérament de rigolo, a su répondre à ces angoissantes questions de la condition humaine; et sa réponse est négative : « Non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez de trouver un plombier pendant le week-end. »

J’en vois ici qui sourient. C’est qu’ils ne savent pas reconnaître l’authentique désespérance qui se cachent sous les prouesses verbales. Vous connaissez de vraies bonnes raisons de rire, vous ? Vous ne voyez donc pas ce qui se passe autour de vous ? si encore la plus petite lueur d’espoir nous était offerte !

Avant de mourir, je voudrais remercier tout particulièrement la municipalité de Pantin, où je suis né, place Jean-Baptiste-Vaquette-de-Gribeauval. Et, comme je suis né gratuitement, je préviens aimablement les corbeaux noirs en casquette de chez Roblot et d’ailleurs que je tiens à mourir également sans verser un kopek. Ecoutez-moi bien, vampires nécrophages de France : abattre des chênes pour en faire des boîtes, guillotiner les fleurs pour en faire des couronnes, faire semblant d’être triste avec des tronches de faux-culs, bousculer le chagrin des autres en leur exhibant des catalogues cadavériques, gagner sa vie sur la mort de son prochain, c’est un des métiers les moins touchés par le chômage dans notre beau pays.

Mais moi, je vous préviens, croque-morts de France : mon cadavre sera piégé. Le premier qui le touche, je lui saute à la gueule.

Etonnant, non ?

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Le critique de cinéma (suite et fin)

desproges

 

Merci à toi, incontinent crétin justement ignoré, merci d’avoir fait sous toi, permettant ainsi à l’humble chroniqueur radiophonique quotidien de trouver matière (je pèse mes mots) à entretenir sa verve microscopique que les yeux tendres des enfants et la douceur de vivre en ce pays sans barreaux aux fenêtres des dictateurs en fuite font encore trop souvent chanceler. (C’est la verve qui chancelle).

 

Merci, sinistrissime ruminant, pour l’irréelle perfection de ta bouse, étalée comme un engrais prometteur sur le pré clairsemé de mon inspiration vacillante où je cherchais en vain ce soir les trèfles à quatre griffes de ma haine ordinairequi s’épanouit jour après jour au vent mauvais.

 

Relisons ensemble cette sentence digne de figurer au fronton du mausolée à la gloire du connard inconnu mort pour la transe (1) :

 

« C’est un film qui n’a d’autre ambition que de nous faire rire.  »

 

Ce qui (sans génie, je vous l’accorde) me fait bouillir, c’est qu’un cuistre ose rabaisser l’art, que dis-je, l »artisanat du rire au rang d’une pâlotte besognette pour façonneur léthargique de cocottes en papier.

Qu’on me comprenne. Je ne plaide pas pour ma chapelle. D’ailleurs, je ne cherche pas à vous faire rire, mais seulement à nourrir ma famille en ébauchant ici, chaque jour, un grand problème d’actualité : ceci est une chronique qui n’a d’autre ambition que de me faire manger (2).

 

Mais qui es-tu, zéro flapi, pour te permettre de penser que le labeur du clown se fait sans la sueur de l’homme ? Qui t’autorise à croire que l’humoriste est sans orgueil ? Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire. Un film, un livre, une pièce, un dessin qui cherchent à donner de la joie (à vendre de la joie, faut pas déconner), ça se prépare, ça se découpe, ça se polit. Une oeuvre pour de rire, ça se tourne, comme un fauteuil d’ébéniste, ou comme un compliment, je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire avec ce trou béant dans ta boîte crânienne… (3)  Molière, qui fait toujours rire le troisième âge, a transpiré à en mourir. Chaplin a sué .

Guitry s’est défoncé. Woody Allen et Mel Brooks sont fatigués, souvent, pour avoir eu la prétention de nous faire rire. Claude Zidi s’emmerde et parfois se décourage et s’épuise et continue, et c’est souvent terrible, car il arrive que ses films ne fassent rire que lui et deux charlots sur trois.

Mais il faut plus d’ambition, d’idées et de travail pour accoucher des Ripoux que pour avorter de films foetus à la Duras et autres déliquescences placentaires où le cinéphile lacanien rejoint le handicapé mental dans un même élan d’idolâtrie pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde.

 

Pauvre petit censeur de joie, tu sais ce qu’il te dit, monsieur Hulot ?

 

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver (4).

 

Notes de Terminus Est :

(1) Oh, petit coquin ! J’aime quand tu m’allumes !

(2) T’arrêtes pas, je sens que ça vient !

(3) Ca y est, je jouis …

(4) Rhââ lovely !

 

Moralité :

Un plumitif qui bâcle son travail, dans un monde non encore dépourvu du génie Desprogien, s’expose au ridicule.

 

extrait de « Le doute m’habite », textes de Pierre Desproges choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la Comédie Française, 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le critique de cinéma

pierre d

 

Un critique de films, dont je tairai le nom afin qu’il n’émerge du légitime anonymat où le maintient son indigence, écrivait dans un hebdomadaire, dans lequel, de crainte qu’ils ne pourrissent, je n’enfermerais pas mes harengs, un critique de films, disais-je donc avant de m’ensabler dans les méandres sournois de mes aigreurs égarées entre deux virgules si éloignées du début de ma phrase que je ne sais plus de quoi je cause, un critique de films écrivait récemment, disais-je, à propos, je crois, d’un film de Claude Zidi, deux points  ouvrez les guillemets avec des pincettes :

 » C’est un film qui n’a d’autre ambition que de faire rire. »

Je dis merci.

(Pierre Desproges)

 

La suite demain …

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Une radio héroïque

Attention !

Chef-d’oeuvre en vue !

J’ai l’honneur de vous présenter Monsieur Charles Bukowski (né Heinrich Karl Bukowski, 16 août 1920 – 9 mars, 1994) – poète, romancier et auteur de nouvelles, numéro 2 dans ma shortlist d’auteurs préférés (c’est Charles De Lint qui est numéro 1, pour ceux et celles d’entre vous qui l’ignoreraient encore).

Il atteint, dans le texte en prose qui suit, un niveau extraordinaire de maîtrise, d’inspiration ironique, … je vais m’arrêter là : à vous de travailler un peu, non mais ! Vous voulez aussi qu’un oiseau tout rôti vous tombe dans la bouche ? Ah que nenni !

Ce qui est évident, c’est que Bukowski, à ce moment de sa vie, a atteint la plénitude du bonheur.

Ce qui n’a pas du lui arriver souvent. Bien moins qu’à moi en tous cas, verni que je suis !

Et cela me cause d’immenses regrets !

Quand je vois le niveau de perfection technique (mise en page, syntaxe – ou absence de ! – , sensibilité et capacité à l’exprimer dans tous les détails …) qu’il arrivait – à force de travail acharné pendant plusieurs dizaines d’années – qu’il arrivait à atteindre lorsqu’il était tout simplement et très brièvement heureux, je hais les américains pour m’avoir privé de toutes ces perles en gestation qu’il abritait, souvent à son corps défendant.

Et j’enrâge !Charles BukowskiJe vous souhaite une très agréable lecture, chers amis des Lectures (copyright Terminus Est, AKA le gestionnaire de ce site).

 

Une radio héroïque

c’était au premier étage sur Coronado Street

j’avais l’habitude de me soûler

et de lancer la radio par la fenêtre (1)

pendant qu’elle marchait, et, naturellement, (2)

elle cassait le carreau de la fenêtre

et atterrissait sur le toit

où elle continuait à jouer (3)

et je disais à la femme qui vivait avec moi :

ah, quelle radio merveilleuse ! (4)

 

le lendemain matin j’ôtais la fenêtre de

ses gonds

et la portais au bas de la rue

chez le vitrier

qui remplaçait le carreau.

 

je lançais cette radio par la fenêtre

chaque fois que j’étais soûl

et elle atterrissait sur le toit

où elle continuait à jouer

une radio magique

une radio héroïque

et chaque matin je reportais la fenêtre (5)

chez le vitrier.

 

je ne me souviens pas exactement comment ça s’est terminé

mais je me souviens

qu’on a fini par déménager.

il y avait une femme au rez-de-chaussée qui

jardinait en maillot de bain

et son mari se plaignait qu’il ne pouvait pas dormir

à cause de moi

alors on a déménagé (6)

et dans l’autre appartement

ou j’ai oublié de lancer la radio par la fenêtre

ou je n’en avais plus

envie. (7)

 

je me souviens que la femme qui jardinait

en maillot de bain me manquait (8)

elle creusait avec son déplantoir

elle avait les fesses en l’air (9)

et j’étais assis à la fenêtre

et je regardais le soleil briller dessus (10)

 

aux accents de la musique (12)

 

(1) Réaction du lecteur : « What the f*ck ? » réaction de l’auteur : « Target acquired ! »

(2) Réaction du lecteur : « Whaaat ? » réaction de l’auteur : « Come here, my love ! », copyright « This Mortal Coil », 1986.

(3) Réaction du lecteur : « What ? » réaction de l’auteur : « I’m bored, now ! »

(4) Réaction du lecteur : Ooooooh !

(5) Nota : il est prêt à payer le remplacement d’une fenêtre presque tous les jours, en échange d’un numéro de magie de la radio

(6) Nota : probablement viré par son proprio

(7) Nota : quelle chute brillantissime !

(8) réaction du lecteur : Ooh !

(9) réaction du lecteur : Ah ?

(10) Nota : plus aucun doute, il est Heu-reux ! Et assurément fou amoureux de la femme qui partage sa vie à ce moment-là.

(12) Nota : vous n’aurez même pas droit à un oint final, tiens ! Et grand merci, Charles : nous partagions, hélas!, cet amour de la musique, qui nous a sûrement sauvé du suicide plus d’une fois !

PS : une question que je me pose et à laquelle vous avez peut-être une réponse à m’apporter : pensez-vous que la radio symbolise quelque chose ? Et si oui, alors quoi 

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La géante

la-geante-in-the-sky-with-baudelaire-543

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son coeur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Les fleurs du mal, Charles Baudelaire.

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Pour Edith

Ce poème a été écrit suite à un pari dans un bar. J’avais envie d’écrire un poème préparatoire à celui que je compte écrire sur l’Eau Noire (la rivière de Couvin) et j’ai été demander à la serveuse si je pouvais écrire un poème parlant d’elle. Les gens qui m’avaient invité à leur table (dont une amie) m’ont alors mis au défi de faire des rimes sur son prénom, Édith. Je me suis rajouté la contrainte d’imiter le style Gainsbarre époque « Variations sur Marilou ».

 

Petite

Edith,

Entourée d’acolytes

Aux regards lubriques,

J’adresse une supplique

Aux miroirs dont je profite.

Tandis que tu médites,

J’hésite :

Ta blondeur énergique

Tel un doute m’habite;

Ton corps incite

A l’illicite;

Je rêve de troglodytes,

De rites antiques

Fort peu liturgiques.

 

Edith

Tu es un hit !

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Classé dans Plume, Poésie