Archives mensuelles : juillet 2017

Toi, Ta Bière et Ta Célébrité

  • Que feras-tu quand tu ne pourras plus boxer ?
  • Bon Dieu, nous aurons assez de fric pour faire c’qu’on aura envie de faire.
  • Sauf s’aimer, peut-être.
  • J’devrais peut-être apprendre à lire Cosmopolitan, enrichir mon esprit.
  • Ca serait pas un mal.
  • Va te faire foutre.
  • Quoi ?
  • Va te faire foutre.
  • Eh bien, c’est quelque chose que nous n’avons pas fait depuis un bon bout de temps.
  • Y a des types qui aiment baiser des emmerdeuses, moi pas.
  • Je suppose que Pattie n’est pas une emmerdeuse ?
  • Toutes les femmes sont des emmerdeuses, mais t’es la championne.
  • Alors, pourquoi ne te recolles-tu pas avec Pattie ?
  • Parce que tu es là. Je ne peux héberger qu’une putain à la fois.

(Au sud de nulle part, Charles Bukowski)

 

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La Parmesane (Chapitre Premier)

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Elle se prénommait Jihane, mais ses amis l’appelaient Giana.

Elle avait acquis ce surnom un soir de février, attablée au restaurant devant une assiette de spaghetti à la bolognaise. Intriguée par le ravier en inox apporté par le serveur, elle s’était tournée vers sa mère pour lui demander:
« C’est quoi, M’man ? »
La réponse d’Ines avait été truculente:
« C’est du parmesan. Un fromage qui a du caractère, comme toi. N’en mets pas trop, c’est fort ! »

Elle n’avait bien entendu tenu aucun compte de cette injonction, profitant des rares moments de distraction d’Ines pour saupoudrer à qui mieux-mieux ses pâtes de cette poudre de perlimpimpin blême, jusqu’à les rendre en fin de compte impropres à la consommation.
Elle n’avait alors que trois ans, mais une personnalité déjà bien trempée. Elle serait, à dater de ce jour, La Parmigiana .

Ce sobriquet avait l’inconvénient d’être cryptique. D’aucuns, parmi les moins physionomistes – son physique situait clairement ses origines sur l’autre rive de la méditerranée – la croyaient originaire d’Emilie-Romagne. D’autres – affligés de difficultés d’audition probablement – la prenaient pour une campagnarde. Certains, enfin, la soupçonnaient de vouer un culte à la charcuterie.

Il serait l’un des premiers à capter immédiatement le jeu de mot, mais n’anticipons pas …

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Poème pour chef du personnel (extrait)

Et si vous décidez de tuer quelqu’un,
prenez n’importe qui et non quelqu’un :
certains hommes sont faits de composants plus
spéciaux, plus précieux : ne tuez pas
dans ce cas
un président ou un Roi
ou un homme
derrière un bureau –
ceux-là ont de célestes longitudes
de lumineuses attitudes.

Si votre décision est prise
prenez-nous
nous qui attendons, fumons et fulminons ;
nous sommes rouillés de tristesse et
enfiévrés
devant
les échelles brisées.

Prenez-nous
nous n’avons jamais été des enfants
comme vos enfants.
Nous ne comprenons pas les chansons d’amour
comme vos amoureuses.

Nos visages sont du lino craquelé
craquelé sous les pas lourds et assurés
de nos maîtres.

On nous mitraille de fanes de carotte,
de graines de pavot et de grammaire bancale ;
nous gaspillons nos journées comme des merles fous
et prions pour des nuits alcoolisées.
Nos sourires mielleux s’enroulent autour de
nous comme des serpentins :
nous n’appartenons même pas au Parti.

Nous sommes une scène esquissée par
le pinceau blanc terreux de notre Epoque.

Nous fumons, endormis comme des figues dans un bol.
Nous fumons, morts comme le brouillard dans un col.

Prenez-nous
Un assassinat dans une baignoire
ou quelque chose de rapide et spectaculaire; nos noms
dans les journaux.

Reconnus, enfin, l’espace d’un moment,
devant des millions d’yeux indifférents
qui se réservent
pour ne scintiller et ne s’enflammer que
devant les tristes railleries éculées
de leurs comiques vaniteux, choyés
et convenables.

Reconnus, enfin, l’espace d’un moment,
comme ils seront reconnus
et comme vous serez reconnus
par un homme tout gris sur un cheval tout gris
qui caresse une épée
plus longue que la nuit
plus longue que l’épine dorsale douloureuse de la montagne
plus longue que tous les cris
des bombes atomiques qui ont jailli des gorges
et explosé par erreur dans un autre
pays.

Charles Bukowski.

 

 

 

 

 

 

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Maladie d’amour

Tout était très calme le matin et j’ai pensé : c’est sympa, ils l’ont emmené à l’hôpital ou à la morgue [il parle de son propriétaire malade]. J’vais peut-être enfin pouvoir chier. J’me suis habillé pour aller aux toilettes et j’ai pas raté mon coup. Puis j’suis retourné à la chambre et j’ai redormi un peu.

J’ai été réveillé par des coups sur la porte. Je me suis assis et j’ai répondu : « Entrez ! » avant de réfléchir. C’était une femme tout de vert vêtue. Le corsage était décolleté, la jupe moulante. Elle ressemblait à une actrice de cinéma. Elle est restée là à me regarder pendant un moment. J’étais assis, en slip, tenant la couverture devant moi. Chinaski, le grand amant. Si j’étais un homme, j’ai pensé, j’la violerais, j’lui mettrais le feu dans la culotte, je l’obligerais à me suivre par le vaste monde, je ferais monter des larmes dans ses yeux avec mes lettres d’amour écrites sur du papier de soir rouge.

(Charles Bukowski, « Factotum », page 129).

 

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Dow Jones en baisse

Quand on rencontre leurs yeux pour la première fois ils sont tout compréhensifs; les rires pullulent comme des puces de mer; puis, Seigneur, le temps s’écoule et les fuites apparaissent. Elles présentent des EXIGENCES. Et ce qu’elles exigent est contraire à tout ce que vous êtes, ou pourriez être.

Bizarre est la pensée qu’elles n’ont jamais rien lu de ce que vous avez écrit, pas lu du tout, ou pire, si elles l’ont fait, elles sont venues pour vous SAUVER. Ce qui signifie vous rendre comme les autres, entre-temps, elles vous sucent jusqu’à la moelle et vous enroulent dans un million de toiles d’araignée, et comme vous êtes une personne sensible vous ne pouvez pas vous empêcher de vous rappeler les bons moments ou les moments qui vous semblaient bons.

Vous vous retrouvez de nouveau seul dans votre chambre à vous empoigner les tripes en disant, oh, merde, non, ça va pas recommencer.

On aurait du savoir.
Peut-être qu’on voulait une chance barbe à papa, peut-être qu’on croyait. Quelles saloperies.
On croyait comme les chiens croient.

(Charles Bukowski)

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Majka (3è et avant-dernière partie)

La galerie était, comme c’est généralement le cas, claire et aérée – un parquet ciré, des murs blancs, un plafond haut – et il faisait jour alors que c’était le soir. Majken était avant tout une artiste travaillant sur le visuel, l’exposition se composait essentiellement de tableaux, colorés et figuratifs. Cependant, tout au fond du hall lumineux, il y avait un mur peint en noir. Il était percé d’une porte dissimulée sous une lourde teinture noire. Au-dessus de celle-ci étaient accrochées de grandes lettres au néon bleu indiquant ICI.

En s’approchant, on entendait, très faiblement, une voix qui murmurait à l’intérieur. Elle était aguichante et possédait un côté méditatif et magnétique et je fus attirée vers la porte. Je repoussai légèrement le rideau et plongeai le regard dans l’obscurité compacte. J’entrai et laissai lma tenture retomber sur moi. Je demeurai immobile dans la pénombre, attendant que mes yeux s’y accoutument et après quelques instants, je discernai une faible lueur bleuâtre plus loin.

J’avançai avec précaution dans sa direction et celle du murmure et, immédiatement, je distinguai non pas une voix mais deux. Ou peut-être trois, voire davantage, c’était difficile à déterminer. Elle émanaient de l’obscurité, diffuses. A des distances variables de moi, elles surgissaient et disparaissaient, s’enchaînant parfois ou se couvrant les unes les autres. Les voix étaient insistantes, mais d’une manière agréable, ni courroucées ni vindicatives. Il était impossible de distinguer ce qu’elles disaient, mais j’avais l’impression qu’elles m’appelaient – enfin, pas précisément moi, bien sûr, mais en tant que visiteuse. Le sol sous mes pieds semblait doux et silencieux comme de la moquette et je n’entendais pas mes propres pas. Je ne voyais rien non plus, à l’exception de la lueur bleuâtre tout au fond; seule une obscurité m’entourait et j’avais l’impression de me déplacer dans une sorte de tunnel. Au bout d’un moment, j’eus également la sensation qu’il y avait plusieurs personnes autour de moi. Je ne distinguais rien, mais de temps à autre il me semblait percevoir une respiration qui n’était pas la mienne ou sentir un léger mouvement de l’air comme si quelqu’un passait à côté de moi sans que j’en aie la certitude.

Les voix qui murmuraient devinrent de plus en plus nombreuses au fil de ma progression. Elles ne se firent pas plus fortes, c’était moi qui me rapprochais d’elles. Je dépassai des voix isolées, les laissant derrière moi, seulement pour m’approcher d’autres. Soudain, je me retrouvais encerclée par ces murmures, chuchotants et aguichants. Au début, c’était des voix d’hommes et de femmes. Cependant, après quelque temps, je distinguai aussi une voix d’enfant, plus stridente et haut perchée, ça et là.

La lueur bleue devant moi gagna en intensité et en taille. Je me rapprochais toujours plus, la température fraîchissait à présent et une odeur de terre humide me parvint comme si j’entrai dans une caverne. En m’y enfonçant, au milieu de toutes ces voix, je perçus au loin quelque chose qui dégoulinait puis l’écho de pas lents. L’ensemble produisait un effet vraiment apaisant : les sons, la pénombre, l’odeur de la terre et la fraîcheur. Je sentais littéralement mon coeur ralentir et adopter un rythme plus paisible. Mes bras, mes épaules et ma nuque me semblaient agréablement détendus. Mes pas aussi se firent plus lents et légers, comme si je marchais au ralenti. J’étais parfaitement calme. Mon cerveau pesait de tout son poids à l’intérieur de ma boîte crânienne – pour la première fois de ma vie, j’avais conscience de son poids. Il était là, lourd et sielncieux. Il ne pensait pas, n’avait pas d’opinions, n’argumentait pas, n’analysait pas. Il se contentait de contrôler mes fonctions corporelles et mes organes sensoriels et je ne pense pas que mes sens aient jamais été aussi aiguisés. Dans cet état très lucide, hautement réceptif et pourtant incroyablement détendu, je pénétrai dans une pièce ovale aux murs noirs recouverts de grands vitraux tandis que mes pas résonnaient sur un sol en marbre. Il y avait manifestement des gens ici et c’était leurs pas que j’avais entendus, accompagnés de leurs voix et de ce bruissement d’eau.

Les gens étaient des ombres noires, se déplaçant comme mues par une transe. L’écoulement était devenu plus perceptible, plus proche, les voix chuchotaient comme avant, certaines à proximité, d’autres plus lointaines, des voix d’enfants et des voix d’adultes, femmes et hommes, et les mots étaient impossibles à discerner. L’obscurité régnait ici aussi, mais les vitraux aux motifs abstraits bleus et turquoise étaient illuminés. A leur faible lueur, je distinguais, en plus des silhouettes bougeant lentement dans la pièce, une grande pierre arrondie, à peu près de la même hauteur que le garrot d’un petit poney ou d’un grand chien, au centre de la salle. D’un endroit situé quelque part en hauteur une goutte d’eau tombait à intervalles réguliers, peut-être toutes les cinq ou six secondes, droit dans un creux au sommet de la masse. Il était rempli et l’eau ruisselait le long du bloc, s’accumulant dans un socle compact noir à sa base.

Je demeurais là à contempler les gouttelettes tomber et l’eau qui recouvrait la pierre tel un voile translucide, jusqu’à ce que je prenne conscience de la chaleur d’un corps à côté de moi et relève le regard. C’était Majken en personne. Elle m’adressa un signe de tête sans rien dire. Je le lui rendis. Le blanc de ses yeux brillait à la lueur bleuâtre des vitraux; ses cheveux avaient leur lustre blond cendré nocturne et paraissaient vraiment doux et soyeux, comme de l’angora, et spontanément, je levai la main et les caressai avec délicatesse et lenteur du bout des doigts – avant de les laisser glisser sur sa nuque et le long de sa colonne. Arrivée au bas de son dos, je m’arrêtai et retirai lentement ma main.

A cet instant, je sentis quelqu’un me faire la même chose, oui, précisément : quelqu’un parce que ce n’était pas Majken, mais une personne se tenant juste derrière moi et déplaçant délicatement le bout de ses doigts du sommet de mon crâne sur mes cheveux puis le long de ma nuque et de mon dos jusqu’à la base de ma colonne avant de disparaître. Je me retournai, mais pas assez vite pour voir de qui il s’agissait. J’entendis uniquement l’écho de pas feutrés s’éloignant et se fondant dans l’obscurité.

(L’unité, Ninni Holmqvist)

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La suite (avec quelques jours de retard, désolé)

The present writer bears the name of Brauxel at the moment and runs a mine which produces neither potash, iron, nor coal, yet employs, from one shift to the next, a hundred and thirty-four workers and office help in galleries and drifts, in stalls and crosscuts, in the payroll office and packing house.

In former days the Vistula flowed dangerously, without regulation. And so a thousand day labourers were taken on, and in the year 1895 they dug the so-called cut, running northward from Einlage between Schiewenhorst and Nickelswalde, the two villages on the delta bar. By giving the Vistula a new estuary, straight as a die, this diminished the danger of floods.

The present writer writes the name of Brauksel in the form of Castrop-Rauxel and occasionnally of Häksel. When he’s in the mood, Brauxel writes his name as Weichsel, the river which the Romans called the Vistula. There is no contradiction between playfulness and pedantry; the one brings on the other.

The Vistula dikes ran from horizon to horizon; under the supervision of the Dike Commission in Marienwerder, it was their business to withstand the spring floods, not to mention the St. Dominic Day floods. And woe betide if there were mice in the dikes.

The present writer, who runs a mine and writes his name in various ways, has mapped out the course of the Vistula before and after regulation on an empty desktop : tobacco crumbs and powdery ashes indicate the river and its three mouths; burnt matches are the dikes that hold it on its course.

Many many sunsets ago; here comes the Dike Commissioner on his way from the district of Kulm, where the dike burst in ’55 near Kokotzko, not far from the Mennonite cemetery – weeks later the coffins were still hanging in the trees – but he, on foot, on horseback, or in a boat, in his morning coat and never without a bottle of arrack in his wide pocket, he, Wilhelm Ehrenthal, who in classical yet humourous verses had written that ‘Epistle on the Contemplation of Dikes’, a copy of which, soon after publication, was sent with an amiable dedication to all dike keepers, village mayors, and Mennonite preachers, he, here named never to be named again, inspects the dike tops, the enrockment and the groins, and drives off the pigs, because according to the Rural Police Regulations of November 1848, Clause 8, all animals, furred and feathered, are forbidden to graze and burrow on the dike.

The sun goes down on the left, Brauxel breaks a match into pieces : the second mouth of the Vistula came into being without the help of diggers, on February 2, 1840, when in consequence of an ice jam, the river broke through the delta bar below Plehnendorf, swept away two villages, and made it possible to create two new fishing villages, East Neufähr and West Neufähr. Yet rich as the two Neufährs may be in tales, gossip, and startling events, we are concerned chiefly with the two villages to the east and west of the first, though most recent, mouth : Schiewenhorst and Nickelswalde were, or are, the last villages with ferry service to the right and left of the Vistula cut; for five hundred yards downstream the sea still mingles its 1.8 percent saline solution with the often ash-grey, often muddy-yellow excretion of the far-flung republic of Poland.

Brauxel mutters conjuring words : ‘The Vistula is a broad stream, growing constantly broader in memory, navigable in spite of its many sandbanks…’ – moves a piece of eraser in guise of a ferry back and forth across his desk top, which has been transformed into a graphic Vistula delta, and, now that the morning shift has been lowered, now that the sparrow- strident day has begun, puts the nine-year old Walter Matern – accent on the last syllable – down on top of the Nickelswalde dike across from the setting sun; he is grinding his teeth.

 

(Dog Years, Günter Grass).

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Dog years

dog years

First Morning Shift

You tell. No, you. Or you. Should the actor begin ? Or the scarecrows, all at square purposes ? Or should we wait until the eight planets have collected in the sign of Aquarius ? You begin, please. After all, it was your dog. But before my dog, your dog and the dog descended from the dog. One of us has to begin : You or he or you or I … Many many sunsets ago, long before we existed, The Vistula flowed day in day out without reflecting us forever and ever.

Dog years (Günter Grass).

(La suite – qui vaut son pesant de cacahuètes – demain … si je veux bien !)

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Majka (deuxième partie)

Après un moment, nous nous dirigeâmes vers le tableau suivant. Il montrait une autre femme, sensiblement plus jeune. Elle portait une longue robe blanche et un voile en tulle et nageait sous l’eau avec un filet, chassant un autre banc de spermatozoïdes qui, cette fois-ci, essayaient de lui échapper en frétillant du flagelle. Cette oeuvre était intitulée Fertile.

La toile suivante était petite, environ trente centimètres sur trente, et représentait un foetus bleuâtre dans un placenta, se détachant sur un arrière-plan chaud, couleur rouge sang avec des veines bleues. Le foetus apparaissait de profil, mais était tordu dans une position artificielle : les bras et les jambes minuscules encore translucides étaient repliés près du corps alors que le tronc et la tête étaient tournés vers l’avant, face au spectateur. La tête était également légèrement inclinée vers l’arrière et les yeux ovales louchaient sans voir, me sembla-t-il, dans différentes directions. Le nez n’était encore qu’une masse informe et dénuée de narines au milieu du visage bleu pâle avec sa peau fine et duveteuse. La bouche était la partie du corps manquant le plus de naturel avec d’épaisses lèvres rouges à demi ouvertes et figées en une expression contrariée, peut-être une grimace de douleur, peut-être un ricanement méprisant, c’était difficile à déterminer. De même qu’il n’était pas évident de savoir si le foetus était mort ou viable mais souffrant de malformations sévères. Je me penchai pour lire le titre :  To be or not to be – that is the question.

J’éclatai de rire, involontairement. Johannes me fixa et partit également d’un rire grave, tonitruant quoiqu’un peu hésitant : peut-être riait-il par politesse pour m’imiter ou pour ne pas paraître stupide, ou alors il était aussi hilare que moi : peut-être était-ce juste sa manière de rire.

Majka, qui était plus loin dans la pièce et discutait avec Alice, Vanja et d’autres visiteurs, se dirigea vers nous, un verre à moitié plein à la main.
– Vous le trouvez amusant ? demanda-t-elle en désignant le tableau en question.
– Oui, répondis-je. Ou plutôt non. Ou les deux. Il … met mal à l’aise. Et pourtant il est amusant.
– Oui … En fait, c’est ce que j’éprouvais quand je l’ai peint. Dans le sens opposé, cependant. Mon premier sentiment était une espèce d’humour indigné, mais plus je progressais, plus le foetus était malformé et effrayant. A la fin, j’en avais même un peu peur. Et c’est toujours le cas, je pense.

Tandis qu’elle parlait, je regardais ses yeux verts, qui dégageaient calme et harmonie. Toutefois, au coin d’un oeil, un minuscule nerf vibrait, imperceptiblement; il tressaillait et tremblait sous la peau. Ce frémissement ainsi qu’un signe très discret de tension autour de sa bouche révélaient que cette harmonie n’était pas totale, qu’il y avait quelque chose à l’intérieur qui n’était pas calme et je fus saisie d’une irrésistible envie de la prendre dans mes bras pour la consoler et la protéger. Pour essayer de la sauver. Cependant, comme durant notre promenade nocturne dans le jardin de Monet la semaine précédente, je craignis de gâcher l’atmosphère si je cédais à mes émotions et à mes impulsions.

 

L’unité, de Ninni Holmqvist.

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