Crisis ? What crisis ?

La septième devint la sixième et je commençai à envisager de me sauver de chez moi. Sauf que : comment diable un gamin d’un mètre cinquante aurait-il pu se trouver du boulot alors que les trois quarts de nos pères n’y arrivaient pas ? Adultes et enfants, John Dillinger était le héros de tous : l’argent, il allait le prendre dans les banques. Il y avait aussi Joli Garçon Floyd, Ma Barker et Mitraillette Kelly.

Les gens commencèrent à traîner dans les terrains vagues envahis d’herbe : on avait appris qu’il était possible d’en faire cuire certaines pour les manger. Les hommes se battaient à coups de poing dans les terrains vagues et aux coins des rues. Tout le monde était en colère. Les hommes fumaient du Bull Durham et ne se laissaient monter sur les pieds par personne. Les petites étiquettes rondes du paquet de tabac leur pendaient à la poche de la chemise. Tous les hommes savaient se rouler une cigarette d’une seule main.

Quand on  tombait sur un mec avec une étiquette de Bull Durham qui lui sortait de la poche de la chemise, il valait mieux faire gaffe. On parlait hypothèques aux deuxième et troisième degrés. Un soir, mon père rentra à la maison avec un bras cassé et les deux yeux pochés. Ma mère s’était trouvé un boulot mal payé quelque part. Les gamins du quartier n’avaient que deux paires de pantalons : une pour le dimanche et une autre pour le reste de la semaine. Quand les chaussures étaient usées, il n’y en avait pas d’autres. Les grands magasins vendaient des semelles et des talons pour 15 ou 20 cents, prix de la colle compris; c’était avec ça qu’on réparait les chaussures usées. Les parents de Gene avaient un coq et des poules dans leur cour : quand les poules ne pondaient plus pendant un certain temps, ils les mangeaient.

Quant à moi, c’était toujours pareil à l’école avec Chuck et avec Gene et Eddie. Il n’y avait pas que les adultes pour devenir méchants : il y avait aussi les enfants. Et même les animaux : à croire que le modèle, c’était l’homme.

Charles Bukowski, Souvenirs d’un pas grand-chose.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Voir s’il y a du courrier

Drôle de midi
où des escadrons de vers rampent comme des
strip-teaseuses
pour se faire violer par des merles.

Je sors
et tout le long de la rue
les armées vertes font assaut de couleurs
comme un 4 juillet éternel,
et j’ai l’impression d’enfler
sous l’effet d’un sentiment inconnu, le
sentiment, peut-être, qu’il n’y a aucun
ennemi
nulle part.

Je plonge la main dans la boîte
et il n’y a
rien – pas même un
avis de la compagnie du gaz m’annonçant qu’on va
me le couper
de nouveau.

Pas même un petit mot de mon ex-femme
se vantant de son bonheur
présent.

Ma main fouille la boîte avec une espèce
d’incrédulité longtemps après que l’esprit a
abandonné.

Il n’y a même pas une mouche morte
là-dedans.

Je suis idiot, je me dis, j’aurais dû le
savoir.

Je rentre et toutes les fleurs jaillissent pour
me faire plaisir.

Du courrier ? la femme
demande.

Rien, je réponds, qu’est-ce qu’il y a pour le
petit-déjeuner ?

Charles Bukowski.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

L’écrivain

cvt_Le-Chant-de-letre-et-du-paraitre_3054

L’autre écrivain savait toujours tout avec beaucoup de certitude. Sa vie était organisée de manière exemplaire. Il publiait chaque année un roman ou un recueil de nouvelles, son oeuvre était traduite à l’étranger, estimée dans son pays, il siégeait dans des jurys et au Conseil de l’Art et, ce qui intriguait le plus l’écrivain et le rendait, au fond, un peu jaloux, il semblait trouver à écrire un réel plaisir.

Le chant de l’être et du paraître, Cees Nooteboom.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Les morpions

J’ai raccroché. Le téléphone avait réveillé Jan.
 » Qui c’était ?
– J’ai un boulot et j’peux à peine marcher. J’commence ce soir. Je sais pas ce que c’est. »
J’suis retourné au lit comme une tortue qui aurait mal au coccyx et je me suis laissé tomber dessus.
« On va trouver un moyen.
– J’peux pas porter de vêtements. J’sais pas quoi faire. »
On s’est allongé en fixant le plafond. Jan s’est levée pour aller à la salle de bains. A son retour, elle a dit :
« J’ai trouvé !
– Ah, ouais ?
– J’vais t’envelopper de gaze.
– Tu crois que ça va marcher?
– Bien sûr. »
Jan s’est habillée, puis est partie au magasin. Elle est revenue avec de la gaze, du ruban adhésif et une bouteille de moscatel. Elle a pris des glaçons, nous a servi un verre et a trouvé des ciseaux.
« O.K., allons-y.
– Attends une minute, j’dois pas y être avant 9 heures. C’est un travail de nuit.
– Mais je veux m’entraîner. Allez.
– D’accord. Merde!
– Lève un genou.
– Très bien. Doucement.
– Voilà, et nous tournons, nous tournons. Le bon vieux manège.
– On t’a déjà dit à quel point tu étais drôle ?
– Non.
– Ca ne m’étonne pas.
– Voilà. Un petit bout de sparadrap. Encore un peu de sparadrap. Voilà. Maintenant lève l’autre genou, mon amour.
– Oublie la romance.
– Et ça tourne et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Tes gros jambonneaux.
– Ton gros cul.
– Allons, allons, sois gentil, mamour. Encore un peu de sparadrap. Et encore un petit peu. T’es comme neuf !
– Tu parles !
– Maintenant les couilles, tes grosses couilles rouges. Tu es juste à point pour Noël !
– Attends un peu ! Keske tu vas faire à mes couilles ?
– Je vais les envelopper.
– C’est pas dangereux ? Ca pourrait nuire à mon pas de danseur.
– Ca n’abîmera rien du tout.
– Elles vont glisser.
– Je vais les emballer dans un doux coton.
– Avant, prépare-moi un autre verre.  »
Je me suis assis pour boire et elle a commencé à m’envelopper.
 » Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Pauvres petites couilles! Pauvres grosses couilles! Keski leur est arrivé . Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Maintenant un peu de sparadrap. Et encore. Et encore.
– Ne me colle pas les  couilles au cul.
– Idiot! Plutôt mourir! Je t’aime!
– Ouais.
– Maintenant lève-toi et marche un peu. Essaye de marcher un peu.  »
Je me suis levé et j’ai marché un peu dans la pièce, lentement.
 » Hé, j’me sens bien! J’ai l’impression d’être un eunuque, mais je me sens bien.
– Peut-être qu’on fait ça aux eunuques.
– J’pense bien.
– Keske tu dirais de deux oeufs à la coque?  »

(extrait de Factotum, de Charles Bukowski).

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Mulengro (Charles De Lint)

Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas, comme s’il fallait accepter la pauvreté avec un sourire reconnaissant. Souriez-vous quand vos enfants meurent de faim et que vous n’arrivez même pas à mendier le prix d’un morceau de pain ?

Quand vous êtes obligés de dormir à l’arrière de votre voiture, parce que vous n’avez nulle part où aller – une voiture qui ne marche plus, alors que le vent d’hiver hurle dehors ? Si c’est comme ça que vous voulez vivre, allez-y, mais ne reprochez pas aux autres de prendre ce qu’ils peuvent, quand ils peuvent et comme ils peuvent.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Ô Raie !

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une question se pose : peut-on dire « l’orée » en parlant d’un livre, alors que Pierre Larousse définit l’orée comme la lisière d’un bois, et de rien d’autre ?

Dans l’incertitude, rassurons-nous cependant en nous rappelant que le lexicographe susnommé lutta toute sa vie contre le doute existentiel qui l’habitait en décrétant ça et là, avec une brutale autorité tyrannique de façade, dans sa grande encyclopédie péremptoire, un incroyable chapelet de définitions définitives que la loi ne nous empêche en rien de contester.
Souvenons-nous, par exemple, du traitement qu’il infligea naguère à l’un de nos plus joviaux adverbes :
GAIEMENT : adv. Avec gaieté. aller gaiement à la mort.

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une autre question se pose : devons-nous aller gaiement à la mort ?
Pouvons-nous au moins vivre heureux en l’attendant ?
Je réponds oui.

Je réponds oui avec une tranquille assurance, bien que je ne sois pas plus qualifié que le pape ou Lénine pour distribuer des règles de vie à mes contemporains dont la solubilité dans l’humus final reste, après tout, la seule certitude palpable. Cependant, malgré l’inévitable terminus asticotier du voyage où pourriront jusqu’à tes cheveux si doux à mon cou, malgré la colossale improbabilité de la survie de nos âmes dans un au-delà de cumulo-nimbus parsemé de connards flottant en chemises de nuit traitées Soupline, malgré, enfin, l’extrême fragilité des témoignages approximatifs de l’existence de Dieu, il y a toujours une petite raison d’espérer. Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or, disait Théodore Botrel, qui vient de sauter dans la dernière édition du Larousse : c’est d’ailleurs la seule fois qu’il ait jamais sauté.
Et pour cause : quelle femme honnête eût jamais ouvert son coeur et ses cuisses à un bougre benêt de bourgeois bigot, plus con que breton au demeurant, dont le comble de la salacité conjugale consistait à s’exhiber en caleçon mou devant sa légitime en lui disant :
– « Même le plus noir nuage a sa frange d’or ».

Pierre Desproges, « Vivons heureux en attendant la mort ».

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Pas d’accord avec Sim !

A_-_KomprimiertGolden_Eagle

L’allée des azalées,
Orangées tel les blés,
Souvent j’ai visité,
Par l’arôme alléché.

Ce buisson foisonnant,
Aux branches pétalant
De pistils éclatants
Aux effluves enivrants,

M’inspire et me détend,
Rend mon pas sautillant
Et mes yeux pétillants
Dès l’orée du printemps.

Superbe éricacée,
Splendeur ensoleillée,
Tes trompes évasées
N’ont cesse de m’inspirer.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé, Plume, Poésie

La danse de la chienne blanche

Henry cala l’oreiller et attendit. Louise arriva avec les toasts, la confiture et le café. Les toasts étaient beurrés.
– T’es sûr que tu ne veux pas d’oeufs à la coque ? demanda-t-elle.
– Oui. Ca ira comme ça.
– Tu devrais quand même prendre deux oeufs.
– Bon, d’accord.
Louise ressortit de la chambre. Henry s’était levé un peu plus tôt pour aller à la salle de bain et avait constaté qu’elle lui avait suspendu ses vêtements. Un truc que Lita n’aurait jamais fait. Et Louise baisait bien. Pas d’enfants. Il aimait la façon dont elle faisait les choses, doucement, prudemment. Lita partait toujours à l’assaut – toute en angles. Quand Louise revint avec les oeufs, il lui demanda :
– C’était quoi ?
– C’était quoi, quoi ?
– T’épluches même les oeufs. Alors, pourquoi ton mari a divorcé ?
– Attends une seconde, fit-elle. La café bout !
Et elle se précipita hors de la chambre.
Avec elle, il pouvait écouter de la musique classique. Elle jouait du piano. Elle avait des livres : Le Dieu sauvage d’Alvarez; La vie de Picasso ; E.B.White; e.e.cummings; T.S.Eliot; Pound; Ibsen, etc. Elle avait même neuf de ses livres à lui. C’était peut-être ça le mieux.
Louise revint, grimpa dans le lit, posa son plateau sur ses genoux.
– Et dans ton mariage à toi, qu’est-ce qui n’a pas marché ? demanda-t-elle.
– Lequel ? Il y en a eu cinq !
– Le dernier. Lita.
– Eh bien, sauf quand elle était en action, comme elle disait, Lita s’imaginait que rien ne se passait. Elle aimait danser et sortir, toute sa vie tournait autour de la danse et des sorties. Elle aimait ce qu’elle appelait « prendre son pied ». C’est-à-dire les hommes. Elle prétendait que je l’empêchais de « prendre son pied ». Elle disait que j’étais jaloux.
– Tu l’en empêchais vraiment ?
– Je suppose, oui, mais j’essayais de ne pas le faire. La dernière soirée, je me suis mis dans le jardin avec ma bière et je l’ai laissée faire. La maison était pleine d’hommes, et je l’entendais glapir : « Yeehooo ! Yee Hoo ! Yee Hoo ! » Je suppose que c’était juste une fille de la campagne.
– Toi aussi, t’aurais pu danser.
– Oui, peut-être. Des fois, je le faisais. Mais là, ils avaient mis la stéréo si fort qu’on n’arrivait plus à penser. Je suis sorti dans le jardin. Je suis rentré chercher une autre bière, et il y avait un type qui l’embrassait sous l’escalier. Je suis ressorti jusqu’à ce qu’ils aient fini, puis je suis revenu pour ma bière. Il faisait sombre, mais il m’avait semblé que c’était un de mes amis, et plus tard, je lui ai demandé ce qu’il fabriquait comme ça sous l’escalier.
– Elle t’aimait ?
– Elle disait que oui.
– Tu sais, embrasser et danser, c’est pas si grave.
– Sans doute que non. Mais il aurait fallu que tu la voies. Elle avait une façon de danser, comme si elle s’offrait en sacrifice. pour être violée. Ca marchait très bien. Les hommes adoraient ça. Elle avait 33 ans, deux enfants.
– Elle ne se rendait pas compte que t’étais un solitaire. Les hommes ont des natures différentes.
– Elle ne s’est jamais souciée de ma nature. Comme je te l’ai dit, à moins d’être en action, ou excitée, elle s’imaginait qu’il ne se passait rien. Sinon, elle s’ennuyait. « Oh ! Ceci m’ennuie ou cela m’ennuie. Prendre le petit déjeuner avec toi m’ennuie. Te regarder écrire m’ennuie. J’ai besoin de défis dans l’existence. »
– Ca ne me paraît pas tout-à-fait idiot.
– Peut-être que non. Mais tu sais, seuls les emmerdeurs s’emmerdent. Il faut qu’ils se secouent sans cesse pour se prouver qu’ils sont vivants.
– Comme toi et ta boisson, par exemple ?
– Oui, comme moi et ma boisson. Autrement, je suis incapable de regarder la vie en face.
– Il n’y avait que ça ?
– Non, elle était nymphomane, mais elle ne le savait pas. Elle disait que je la satisfaisais sur le plan sexuel, mais je pense que je satisfaisais sa nymphomanie mentale. C’était la deuxième nymphomane avec qui je vivais. En dehors de ça, elle avait des qualités, mais sa nymphomanie était embarrassante. A la fois pour moi et pour mes amis. Ils me prenaient à part, et me disaient : « Mais qu’est-ce qu’elle a ? » Et je répondais : « Rien, c’est une fille de la campagne. »
– C’était vrai ?
– Oui. Mais l’autre aspect était gênant.
– Encore des toasts ?
– Non, ça va.
– Qu’est-ce qui était gênant ?
– Son comportement. Quand il y avait un autre homme dans la pièce, elle s’installait le plus près possible de lui. Il se baissait pour éteindre une cigarette dans un cendrier posé par terre, et elle se baissait en même temps. Il tournait la tête pour regarder quelque chose, et elle tournait la tête en même temps.
– C’était une coïncidence ?
– Je l’ai cru. Mais ça se produisait trop souvent. L’homme se levait pour traverser la pièce, et elle se levait pour le suivre. Quand il revenait s’asseoir, elle s’asseyait à son tour. Ces incidents étaient nombreux et incessants, et comme je l’ai dit, embarrasants pour mes amis et moi. Et pourtant, je suis sûr qu’elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était son subconscient.
– Quand j’étais petite, il y avait une femme dans mon quartier avec une fille de 15 ans. Cette gamine était impossible à contrôler. Sa mère l’envoyait chercher du pain, et elle revenait huit heures plus tard avec le pain, mais entre-temps elle avait baisé avec six mecs.
– Sa mère aurait dû faire son pain elle-même.
– Peut-être. En tout cas, la fille ne pouvait pas s’en empêcher. Chaque fois qu’elle apercevait un homme, elle se mettait à frétiller de partout. Sa mère a fini par lui faire enlever les ovaires.
– On a le droit ?
– Oui, mais il faut passer par un tas de procédures légales. Il n’y avait rien d’autre à faire avec elle. elle aurait été enceinte toute sa vie.
Puis Louise reprit :
– T’as quelque chose contre le fait de danser ?
– La plupart des gens dansent pour le plaisir, parce qu’ils se sentent bien. Elle, ses motivations étaient moins pures. L’une de ses danses favorites était la Danse de la chienne blanche. Un type enroulait ses deux jambes autour de la sienne et se frottait comme un chien en rut. Il y en avait aussi une autre, la Danse de l’ivrogne. Son partenaire et elle finissaient par terre en se vautrant l’un sur l’autre.
– Elle disait que t’étais jaloux parce qu’elle dansait ?
– C’était le mot qu’elle utilisait le plus souvent : jaloux.
– Moi, je dansais à l’université.
– Ah bon ? Au fait, merci pour le petit déjeuner.
– De rien. J’avais un partenaire. On formait le meilleur couple. Il avait trois couilles; je pensais que c’était un signe de virilité.
– Trois couilles ?
– Oui, trois couilles. en tout cas, on dansait drôlement bien. Je lui donnais le signal en lui effleurant le poignet, et on bondissait, tournoyait dans l’air, très haut, et on retombait sur nos pieds. Un jour, je lui ai donné le signal, j’ai fait ma cabriole, mais je ne suis pas retombée sur mes pieds. Je suis retombée sur les fesses. Il a mis sa main devant sa bouche, m’a regardée avec de grands yeux, et a fait : « Oh ! mon dieu ! » Et il est parti. Il ne m’a pas relevée. Il était homosexuel. On n’a plus jamais redansé ensemble.
– T’as quelque chose contre les homosexuels à trois couilles.
– Non, mais on n’a plus redansé ensemble.
– Lita, c’était vraiment une obsédée de la danse. Elle allait dans des bars louches et demandait à des types de danser avec elle. Naturellement, ils acceptaient. Ils s’imaginaient que c’était une bonne affaire. Je ne sais pas si elle baisait ou non avec eux. Parfois, oui, je suppose. Le problème avec les types qui dansent ou qui traînent dans les bars, c’est que leur niveau de perception est comparable à celui du ver solitaire.
– Comment tu le sais ?
– Ils sont prisonniers du rituel.
– Quel rituel ?
– Celui de l’énergie mal dirigée.
Henry se leva pour s’habiller.
– Mon petit, je dois y aller.
– Pourquoi ?
– Faut bien que je travaille un peu. Je suis censé être un écrivain.
Il y a une pièce d’Ibsen à huit heures et demie ce soir à la télé. Tu viendras ?
– Oui. Je te laisse la bouteille de scotch. Bois pas tout.
Henry finit de s’habiller. Il descendit l’escalier et prit sa voiture pour retrouver son appartement et sa machine à écrire. Premier étage sur cour. Chaque fois qu’il tapait, la femme du rez-de-chaussée cognait au plafond avec un balai. Il écrivait comme un malade, et c’avait toujours été comme ça : La danse de la chienne blanche…

(extrait de « Je t’aime, Albert », de Charles Bukovski)

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

J’ai enfoncé tous les autres (Philippe Djian)

Un matin, j’en ai eu marre. J’ai cherché un vrai boulot. Au moins pour deux ou trois mois, je pensais, le temps de me sortir de la merde. D’une manière ou d’une autre, les mecs m’avaient coincé.

Je suis donc descendu, j’ai acheté le journal et je suis monté étudier ça tranquillement dans ma chambre. Y’avait autant d’offres que de demandes, je comprenais pas bien où était le problème, ni qui demandait quoi mais le papier avait une odeur agréable et j’ai tenu bon.

A ce moment-là, il me restait encore un costume avec un gilet, un truc qui défiait toutes les modes, un beau Noir, une emmerdeuse qui m’avait eu à l’usure, mais que j’avais pu prendre de vitesse. Aussi, quand je me suis pointé pour l’annonce, le canard négligemment roulé sous le bras, j’ai enfoncé tous les autres, je leur ai même pas laissé une chance.

On était trois à bander pour ce truc d’employé à la banque BARMS & C° et y’avait un Noir parmi nous. Je dois dire qu’il a pas fait long feu, il s’en doutait et nous aussi. Vers midi, à la fin des tests, Ils ont posé sa feuille sur un coin du bureau, Ils l’ont même pas lue. Puis on a eu une heure pour déjeuner.

Je me suis pas pressé. Il faisait beau. Les gens cavalaient dans tous les sens. Pour une fois que j’avais lu le journal, je savais bien qu’il s’agissait pas d’une exercice anti-aérien du genre Bon Dieu ce qui nous arrive dessus, vous êtes priés de filer jusqu’aux abris, magnez-vous, c’est votre peau qui est en jeu. Non, y’avait rien de tout ça et pourtant, ils étaient comme des dingues.

Le premier bar que j’ai aperçu était plein à craquer, je voyais des oeufs, des sandwichs, des viandes froides qui glissaient au-dessus des têtes et là, si vous renversiez votre verre, quinze personnes se retrouvaient trempées et hurlaient.

Le suivant, c’était la même chose. Plein de sueur, de coups de gueules, fallait se battre pour une tranche de pain mou recouverte d’une feuille de salade, SE BATTRE!  J’ai commencé à comprendre, j’ai commencé à avoir une sérieuse dalle.

A la fin, j’ai fini le tour du quartier au pas de course. J’avais rien avalé. Pas même une épicerie d’ouverte. C’était le coin des magasins chics, des galeries, des banques, un de ces coins irréels et sans pitié où une envie de pisser pouvait se terminer en catastrophe.

J’étais à l’heure pour la séance de l’après-midi. Le Noir avait laissé tomber. Il était libre. On restait donc que tous les deux en ligne, moi et l’autre connard, ce type que j’avais vu partout, des centaines de fois, en flic, en contrôleur, en huissier, ce type qui vient vous gâcher vos journées, qui vous regarde de haut, qui vient vous coller sa putain de gueule sous le nez quand vous sortez tout frais d’un rêve, qui vous fait entrevoir le plaisir subtil du meurtre.

On était tous les deux plantés devant un bureau. Derrière, y’avait ces petites lunettes rondes, cerclées d’or, qui faisaient durer le plaisir. J’avais mis au point un petit sourire que j’ai vite abandonné. J’ai froncé les sourcils et j’ai regardé dix centimètres au-dessus des lunettes, vers l’Avenir, vraiment profond. Mais l’autre a du faire pareil, y’a eu la question éliminatoire.

– Quelles sont les raisons pour lesquelles vous désirez obtenir ce poste? ont demandé les lunettes.

L’autre a démarré comme un fou, j’étais soufflé. Il est parti dans un truc incompréhensible, j’arrivais pas à suivre, honneur qu’il disait avec sa voix grave, situation, efficacité, ponctualité, tout ça, je me demandais ce qu’il allait me laisser. Je commençais à croire que j’allais me faire baiser sur le poteau. J’avais rien préparé.

Quand il s’est arrêté, les lunettes ont glissé sur moi, elles m’ont glacé.

– Je dois me marier, monsieur, j’ai fait. Je voudrais faire construire. J’aurais besoin d’obtenir un crédit sur vingt ans ou plus si c’était possible…

C’est moi qu’Ils ont engagé. Y’avait une logique dans ce bordel.

 

Extrait de « J’ai enfoncé tous les autres », nouvelle de Philippe Djian reprise dans son recueil « 50 contre 1 ».

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

L’éclatante victoire de Sarrebruck

L’éclatante victoire de Sarrebruck (1)

remportée aux cris de vive l’Empereur!

Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

prise.PNG
Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant; très heureux – car il voit tout en rose –
Féroce comme Zeus et doux comme un papa;

En bas, les bons Pioupioux qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms!

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : « Vive l’Empereur!! » – son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – au centre,
Boquillon (2) rouge et bleu, très naïf sur son ventre
se dresse et – présentant ses derrières – : « de quoi?… »

Octobre 70.

Arthur Rimbaud

 

(1) : Piètre victoire remportée par les Français sur les Prussiens le 2 août 1870, qui fut magnifiée par l’Empereur. Pour Rimbaud, elle ne se réduit qu’à une ridicule image d’Epinal, proche sans doute de la gravure belge qui sert de prétexte à ce poème antinapoléonien.

(2) : personnage d’ahuri rendu célèbre par l’imagerie d’Epinal.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Poésie