Archives mensuelles : juin 2014

La Parmesane

Je n’ai pas pour habitude d’allècher le chaland, mais ma Muse m’a fait l’honneur de me rendre visite ce jour et je tenais à vous faire partager les premières lignes de ce qui, je l’espère, deviendra bientôt mon premier roman. Rêvons, rêvons …

 

Elle avait acquis son surnom un soir de février, alors qu’elle était attablée au restaurant, devant une assiette de spaghetti à la bolognaise. Intriguée par le ravier en inox apporté par la serveuse, elle s’était tournée vers sa mère pour lui demander « à quoi ça sert, Maman ? ». La réponse avait été truculente : « C’est du parmesan. Un fromage qui a du caractère, comme toi. N’en mets pas trop, c’est fort ! »

Bien entendu, elle n’avait tenu aucun compte de cette injonction, profitant des rares moments de distraction d’Inès pour saupoudrer à qui mieux-mieux ses pâtes de cette poudre de perlimpinpin jaunâtre, jusqu’à les rendre en fin de compte impropres à la consommation. Elle n’avait alors que trois ans, mais un caractère déjà bien trempé. Elle serait, à dater de ce jour, La Parmesane.

Ce sobriquet avait au moins l’avantage d’être cryptique. D’aucuns, parmi les moins physionomistes, la croyaient originaire d’Emilie-Romagne. D’autres, affligés de difficultés d’audition probablement, la prenaient pour une campagnarde. Certains, enfin, la soupçonnaient de vouer un culte à la charcuterie. Mais il était le premier à avoir compris seul et aussi rapidement.

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Un livre, un film : Starship Troopers

Starship Troopers (« Etoiles, Garde-à-vous ! », en français) a été écrit en 1959 et publié en 1960. Il est important de le noter, car cela permet de recadrer les choses. A cette époque en effet, ce livre défriche des terres encore inconnues : c’est un des premiers à décrire de manière crédible la vie militaire, en tous cas pour les ex-soldats, le tout étant transposé dans un contexte de science-fiction. Si vous n’avez vu que le film, vous serez probablement surpris d’apprendre que, dans le livre, il n’y a que deux brèves scènes de combat. Tout le récit se concentre sur le passage à l’âge adulte de Johnnie Rico via ses expériences dans l’armée, avec moult descriptions d’exercices militaires, de logistique, diplomatie et respect de la voie hiérarchique. Plus quantité de cours de politique.

L’histoire en elle-même est très simple : Johnnie Rico, qui tente désespérément d’échapper au contrôle de son père riche et autoritaire, s’engage dans l’Infanterie Mobile. Il devient ainsi un Homme, suit un entraînement rigoureux et est finalement testé, lorsque l’humanité se retrouve engagée dans un conflit avec une race vicieuse d’insectes géants. Capacité de commandement, courage sous le feu, relations fraternelles des soldats, tout ce qui constitue aujourd’hui les clichés du film de guerre est passé au crible. Mais, encore une fois, tout cela était nouveau à l’époque.

Reste la partie très controversée de cet ouvrage. Dans Starship Troopers, être un vrai citoyen disposant du droit de vote est un privilège réservé aux vétérans du service public (principalement les militaires). Car seuls ceux qui ont montré qu’ils étaient prêts à donner leur vie pour protéger la liberté sont, selon Heinlein, capables d’apprécier celle-ci et dignes d’en profiter pleinement. Rappelons quand même que Heinlein a d’abord été militaire et n’a commencé à écrire de la science-fiction qu’après avoir du prendre sa retraite pour raisons de santé.

 

Engagez-vous dans l’Infanterie Mobile, qu’ils disaient !

Et c’est quand on sait cela que le film de Paul Verhoeven – qui est loin d’être un chef-d’oeuvre, vous êtes prévenus -devient intéressant. En effet, même s’il s’éloigne beaucoup du livre, en se consacrant principalement aux scènes d’action mettant en scènes les soldats humains et les envahisseurs insectoïdes, il ne se prive pas de recourir à l’humour et à la satire pour ridiculiser les théories protofascistes du livre, notamment via de fausses publicités de recrutement pour l’Infanterie Mobile et en revêtant certains personnages militaires de tenues très proches des uniformes nazis. Autre exemple : les beaux jeunes futurs soldats, archétypes des enfants idéaux américains, se révéleront en fait être … argentins (on l’apprend dans le film lorsque Buenos Aires est rayée de la carte par un bombardement planétaire des insectoïdes). Pas sûr que Heinlein aurait apprécié, vu que le livre, lui, est totalement dépourvu de la moindre trace d’humour.

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Les oreillons

Slider_oreillons

Quand j’avais 8 ou 9 ans – je ne me souviens plus exactement – j’ai contracté les oreillons. Ce dont je me rappelle, c’est que ma mère était très contente. Moi qui crevais de mal et n’arrivais quasiment plus à ingurgiter de nourriture solide – mâcher me faisait trop mal – je ne trouvais pas ça drôle du tout ! Mais elle m’expliqua que cette maladie infantile, douloureuse mais bénigne, pouvait rendre stérile un homme adulte contaminé et qu’il valait donc mieux l’attraper jeune.

Toujours est-il que cela posait deux problèmes. Tout d’abord, j’étais en pleine session d’examens de fin d’année et le risque de contagion m’interdisait de me rendre à l’école. Comme j’étais premier de classe et ma mère prof dans cette même école, je fus toutefois autorisé à passer les examens à domicile, à condition de « ne pas tricher ». Et comme ma mère ne pouvait s’occuper de moi vu son travail, elle décida de me confier à « Bobonne » pour trois semaines.

Bobonne, ma grand-mère paternelle – « Bonne Maman » étant réservé à mon autre grand-mère – vivait dans une immense maison à Courcelles, avec un de ses frères, l’oncle Jules. Veuve de guerre, elle louait aussi deux pièces à un kinésithérapeute doté d’un grand sens de l’humour et hébergeait régulièrement l’un de ses neveux pendant ses périodes de blocus. La maison disposait aussi d’un grand jardin, avec deux pelouses, plusieurs parterres de fleurs, des noisetiers, un cerisier, un potager, des remises et même un poulailler. Les oreillons commençaient à ne plus me paraître si pénibles, finalement !

Je me vis attribuer une chambre, juste en face de celle de Bobonne, pourvue d’un grand lit et de meubles anciens, précieux et intimidants. J’appris d’ailleurs de ma mère, bien plus tard, que c’est dans ce même lit que j’avais été conçu. Chaque matin, j’étais chargé d’aller récolter les oeufs nouveaux, encore baignés de la chaleur du cul des poules, puis de cueillir les fraises arrivées à maturité. C’est ainsi que je découvris la succulence de l’oeuf tout frais pondu, cuit à la coque avec des mouillettes. Et l’essentiel de mon régime, pendant les quinze premiers jours, fut constitué de fraises écrasées avec du sucre sur des tranches de pain, ainsi suffisamment amollies par le jus des fruits pour ne pas faire renâcler mes mâchoires douloureuses, ainsi que de soupes et bouillons enrichis de viande et de vermicelle.

Pendant la journée, je profitais des pauses que Pierre, le neveu, s’octroyait de temps à autre dans la préparation de sa propre session, universitaire elle, ou des intervalles entre deux clients qui nous valaient la visite du kiné, qui traitait beaucoup de sportifs professionnels et en avait toujours une bonne à raconter sur l’une ou l’autre célébrité locale. Je prenais aussi en général du repos en allant m’allonger : après tout, j’étais malade et fiévreux.

En fin d’après-midi, ma mère passait m’apporter les énoncés des examens du jour, sur lesquels je planchais pendant qu’elle devisait avec sa belle-mère, puis nous passions un moment ensemble. Et le soir, souvent, je jouais aux échecs avec mon oncle – qui me massacrait la plupart du temps – ou aux cartes avec ma grand-mère, mon oncle et parfois une voisine pour faire le quatrième au whist.

Que de découvertes je fis, lors de ce premier séjour chez ma grand-mère ! J’appris à moudre le café dans l’antique moulin en bois auquel elle recourrait au fur et à mesure des besoins – et à le nettoyer ensuite – à me méfier du loquet récalcitrant de la toilette extérieure – où je restai un jour coincé jusqu’à ce que l’Oncle Jules vienne me délivrer – et à guider les brasseurs jusqu’à la cave à bière, lors de leur visite hebdomadaire pour renouveler le stock. Mon oncle appréciait en effet une Orval de temps en temps, les limonades et la Triple Piedboeuf m’étaient plus particulièrement destinées et Bobonne, à mon insu, s’enfilait ses huit Stella Artois par jour. Et il fallait aussi abreuver les fréquents invités-surprises, voisins ou membres de la famille.

C’est d’ailleurs ainsi que je rencontrai Bertoncello, future vedette du Sporting Club de Charleroi, devenu fameux ensuite pour sa bedaine – qui ne l’empêchait nullement d’être un attaquant redoutable – et pour s’être assis sur le ballon lors d’un match contre le RWDM, pour protester contre une décision arbitrale contestable – ce qui lui valut d’ailleurs l’exclusion. A l’époque, bien sûr, il n’était encore qu’un grand espoir du club. N’empêche que j’ai maintes fois vu Berto, qui venait me livrer ma limonade : vive les oreillons !

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Maracle


Après la mort de sa mère, vedette du parc d’attraction familial, et l’installation à proximité d’un site concurrent bien plus moderne, Ava Bigtree voit son père se réfugier dans des projets irréalistes, sa soeur Ossie dans le spiritisme et son frère Kiwi dans ses rêves d’études. Mais elle est prête à tout pour sauver de la faillite l’entreprise familiale, Swamplandia !

Ce petit bijou de poésie enfantine a été sélectionné par le New York Times comme l’un des cinq meilleurs romans américains de 2011, finaliste du prix Pulitzer et adapté pour la télévision par HBO.

 

Extraits choisis :

Le langage des vivants pleut sur les morts et souvent nos communications peuvent les submerger. La grêle de nos mots peut être trop intense pour eux… (extrait du « Télégraphe Spirite »)

 

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ourse brune de Floride (…) Elle savait faire un tour, enfin une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant « Somewhere over the Rainbow ». Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme.

 

La plupart des touristes restaient après avoir appris la nouvelle, mais quelques uns demandaient à être remboursés. C’étaient toujours ceux qui avaient fait le moins de chemin qui se montraient les plus exigeants. A croire que la mort de maman était juste une arnaque. « Notre sortie du Mardi ! » se lamentaient ces vieilles dames aux cheveux bleutés. Elles avaient payé pour assister au numéro de Hilola Bigtree; on ne faisait pas quarante minutes de ferry pour manger des hotdogs en compagnie de reptiles et d’enfants éplorés !

Pour ces très vieilles gens, nous avait expliqué le chef, la mort des autres était comme un phénomène météorologique, un truc embêtant comme une averse. « Si elles font de l’esclandre, fourguez-leur le pack… »

J’en venais à détester ces rouspéteuses, avec leurs rouges à lèvres fendillés, leurs rides et leurs chapeaux de paille mous aux bords aussi larges que les anneaux de Saturne. Je murmurais à Ossie que je voulais voir le registre de l’avion de la Mort. L’embarquement se faisait dans un ordre vraiment stupide.

Le chef avait concocté un pack « spécial vieille peau » que nous étions censé leur refiler si elles voulaient un remboursement : un chapeau en caoutchouc mousse conçu pour donner l’impression qu’un alligator vous dévorait la tête, un collier flamant rose en strass, cinquante cure-dents vert et ambre dans leur coffret souvenir et un folioscope représentant maman. Si on le feuilletait assez vite, cela faisait comme un dessin animé rudimentaire : d’abord elle plongeait, puis son corps fendait le bassin par son milieu en laissant un trait vert. Mais on avait découvert, ma soeur et moi, qu’en le feuilletant à l’envers, notre mère revenait en arrière. Alors, les bulles rentraient sous la surface lisse et unie, maman atterrissait sur le plongeoir à l’issue d’un brillant arc de cercle à rebours. Elle volait comme un pierre laissant une vitre intacte. Le verre se reconstituait et on se retrouvait au début du petit livret. Qui aurait pu se plaindre après cela .

« Swamplandia », de Karen Russell, Le Livre de Poche 33247, 7,60€.

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A Dream Within A Dream (Edgar Allan Poe)

Take this kiss upon the brow !
And, in parting from you now,
Thus much let me avow –
You are not wrong, who deem
That my days have been a dream;
Yet if hope has flown away
In a night, or in a day,
In a vision, or in none,
Is it therefore the less gone?
All that we see or seem
Is but a dream within a dream.

I stand amid the roar
Of a surf-tormented shore,
And I hold within my hand
Grains of the golden sand –
How few ! yet how they creep
Through my fingers to the deep,
While I weep – while I weep !
O God ! can I not grasp
Them with a tighter clasp ?
O God ! can I not save
One from the pitiless wave ?
Is all that we see or seem
But a dream within a dream ?

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Plume : Spirale (deuxième partie)

spirale

Chose étonnante : cette journée, qui aurait dû être déprimante en diable, se révéla en fait une succession de moments précieux. Les pigeons de la Place Flagey lui firent la fête en voletant autour de lui, le soleil fut de la partie toute la journée et il tomba par hasard sur deux amis qu’il n’avait plus vus depuis longtemps. Puis vint le pompon : croisant dans ses déambulations pédestres une belle africaine, porteuse elle aussi d’un Ipod, il fit ce qu’il ne faisait pour ainsi dire jamais quand elle lui adressa la parole : arrêter sa musique en plein milieu d’un morceau, avant de lui répondre ! Cinq minutes plus tard, il était l’heureux possesseur de son numéro de téléphone et invité à une soirée dans la semaine.

Le lendemain au réveil, il réalisa finalement qu’une chape de plomb s’était envolée de ses épaules après son éviction, ce qui expliquait partiellement l’extase de la journée précédente. Profitant de ce regain d’énergie, il entama les démarches nécessaires pour mettre en marche le système d’aide sociale et tomba sur une assistante aussi compétente qu’humaine, espèce en voie de disparition dans la capitale. Il commença aussi à envisager l’avenir. Rapidement, il décida d’arrêter de travailler dans l’Horeca et d’en profiter pour retourner vivre à la campagne, loin du stress de la ville. Il répertoria ses points forts (langues et informatique, principalement), les régions de Wallonie où il se voyait bien migrer et contacta son propriétaire pour s’accorder sur une fin de bail anticipé.

Bientôt, pourtant, les choses virèrent à l’aigre : l’assistante sociale qui s’occupait de son dossier au CPAS, promue, fut remplacée par un débutant et son dossier, au lieu de progresser rapidement, commença à mystérieusement stagner, puis même à régresser. Des demandes abracadabrantesques lui furent faites : on l’accusa d’être propriétaire du flat qu’il louait depuis cinq ans, puis de son ancienne maison d’Ecaussines, vendue treize ans auparavant ; il manquait toujours l’un ou l’autre document nécessaire avant de présenter le dossier pour acceptation, etcaetera, etcaetera. Le maigre pécule dont il disposait avait fondu comme neige au soleil, ce qui l’obligeait à faire tous ses déplacements à pied, lui faisant perdre un temps précieux lors de ses démarches. Et contribuant à son épuisement : ajoutés aux trop peu nombreuses heures de sommeil, à l’unique repas journalier, au stress causé par la futilité de ses recherches d’emploi, les dizaines de kilomètres de marche journaliers sous le soleil se transformaient peu à peu en corvée.

Ce régime de sport intensif après des mois de quasi inactivité, associé à la diminution drastique de sa consommation de bière et de victuailles, eut bientôt des effets visibles. Il perdit plusieurs kilos – lui qui n’en faisait déjà que cinquante au départ – et constata à son grand dam qu’il s’épuisait avec une facilité inquiétante. Le plus dur à supporter restait néanmoins le rationnement du tabac, provoqué par l’état désastreux de ses finances. Après l’avoir dépanné une fois ou l’autre de quelques euros, ses amis rechignaient maintenant à répéter l’opération caritative, surtout qu’il ne disposait d’aucune perspective de rentrée financière dans un proche avenir, ce qui handicapait sérieusement ses demandes d’assistance.

Fin juin, harcelé par son propriétaire – à qui il devait déjà un mois de loyer – il fut contraint de s’exiler chez un ami couvinois. Cela compliqua encore sa tâche au CPAS : il se trouvait maintenant à près de trois heures de Bruxelles et chaque trajet l’endettait un peu plus. Il passa donc pas mal de nuits à la belle étoile pour rentabiliser ses déplacements et, si juillet fut clément, les nuits d’août virent le retour de la pluie et de la fraîcheur. Des quintes de toux le laissant à bout de souffle confirmèrent ses peurs : la malnutrition et l’épuisement combinés avaient affaiblis ses défenses humanitaires et il était hors de question de payer médecin ou médicaments.

Seuls points positifs à retirer de tout ça, hormis sa reprise de la marche et sa consommation assagie de spiritueux et tabac : il avait meublé son temps libre à créer un blog, qu’il espérait vaguement rentabiliser grâce à des bandeaux publicitaires si sa fréquentation devenait suffisante, et rencontré à Couvin une assidue d’un forum privé fortement axé sur le jeu de rôle, passion délaissée une vingtaine d’années plus tôt.

Heureusement, son ordinateur portable avait résisté à ses excès de juillet. Lors de sa première visite dans la capitale depuis son déménagement, il avait en effet pris une biture monumentale, qui n’avait pas été sans conséquence. L’esprit embué par le prêt inespéré de cinquante euros par un ami, il s’était laissé aller à s’offrir le resto. Après dix jours passés sans boire une goutte d’alcool, vin, pousse-café du patron, puis digestifs offerts par un de ses anciens collègues barman lui étaient sérieusement montés à la tête. Toujours est-il que quand son esprit émergea des brumes le lendemain, il en était quitte de son lecteur MP3, son GSM et … ses chaussures ! Le retour à Couvin ne fut d’ailleurs pas de tout repos, les trois kilomètres pieds nus laissant la chair à vif en plus d’un endroit. Toujours est-il que son ordinateur était devenu le dernier moyen de communication qui lui restait pour rester en contact avec ses connaissances bruxelloises.

Une « aide d’urgence » lui fut enfin accordée, aussitôt consacrée à renouveler  les réserves de victuailles de son hébergeur couvinois et à rembourser une partie de ses dettes, puis vint Septembre, et avec lui son anniversaire. Ce jour là, il fut contacté par le CPAS, et la nouvelle tomba. Vu qu’il résidait maintenant en-dehors de Bruxelles – même s’il y restait domicilié – il était du ressort des services sociaux de Couvin de lui venir en aide : plus un kopek ne lui serait versé !

C’est probablement à ce moment qu’une étrange métamorphose commença à s’opérer en lui, favorisée par la fatigue physique et l’usure mentale causée par ces derniers mois. Il se mit à dormir de moins en moins. Son esprit torturé ne lui laissait plus aucun répit, le désespoir et la honte de ne pouvoir rembourser ses amis le rendaient fou. Ironie du sort : le forum dont il était devenu un assidu était basé sur le jeu « Paranoïa », et il se mit, lentement mais sûrement, à succomber lui aussi à la paranoïa. Il soupçonnait le personnel du CPAS de s’être ligué contre lui pour le priver des émoluments auxquels il avait droit, son ami couvinois de faire partie du complot. Ses rares périodes de sommeil étaient peuplées de rêves chaotiques et de cauchemars épuisants.

Il fit une dernière expédition dans la capitale, espérant en dépit de tout pouvoir encore inverser le cours des choses, mais il n’en fut rien. Il faisait gris, pluvieux et les nuits déjà froides passées dans des parcs furent horribles. Parti au départ pour une semaine, il fut donc contraint d’écourter son séjour. Sa dernière soirée sur place fut mémorable. Alors qu’il passait d’un bar à l’autre pour passer le temps en attendant le premier train, il rencontra en rue un homme d’une trentaine d’années, d’héritage libano-syrien, avec qui il passa un long moment. Ils burent du jus de fruits en se partageant un pétard, parlèrent de tout et de rien. Tout-à-coup, il fut pris d’une illumination : il était face à son ange gardien, peut-être même Jésus ! Quand l’inconnu lui proposa de continuer la soirée chez lui et même d’y loger, il lui répondit : « Non, c’est très gentil, mais pas tout de suite : j’ai encore une ou deux choses à faire cette nuit. Mais bientôt, bientôt … »

Il passa encore quelques heures à aller de café en café, faisant ses adieux aux rares connaissances rencontrées à cette heure tardive, puis se rendit à un arrêt protégé du vent pour y attendre le premier bus. Il laissa là son ordinateur et tous les objets superflus qui l’alourdissaient inutilement, puis prit le train pour Couvin, s’attendant à s’y endormir pour ne jamais se réveiller. Mais une fois de plus, une déception l’attendait : il se réveilla bel et bien, une fois arrivé au terminus. Rassemblant ses dernières onces de courage, il parcourut péniblement les trois derniers kilomètres de son périple.

Trois jours plus tard, il fit le trajet inverse, armé d’un bidon en plastique rouge. Il avait réussi à convaincre le contrôleur du train qu’il avait oublié son portefeuille en partant et accepté de payer le supplément dû à l’achat du billet dans le train. Une fois arrivé à Bruxelles, il se rendit au CPAS et attendit son heure. Ce ne fut pas long. S’agenouillant alors sur les dalles de la salle d’attente, il s’aspergea d’essence en criant : « MERCI AU CPAS D’IXELLES », se dit intérieurement « Bonzaï ! » et alluma son briquet.

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Coin-Coin Jambe de Bois


Lorsque j’étais enfant, ma mère et moi passions la majorité des congés de Noël du côté de Chimay, où des amis de ma mère possédaient une fermette. Il y avait des moutons, de beaux dénivelés pour faire de la luge et, surtout, beaucoup de monde. Et en hiver, c’est bien connu, rien ne vaut la chaleur humaine – tant animale qu’amicale – pour avoir bien chaud – au corps et à l’âme.

Nos hôtes, François et Françoise (je n’invente rien), avaient adopté deux enfants et François avait pris l’habitude, à l’heure du coucher, de leur conter les aventures de Coin-Coin « jambe de bois », un canard ayant perdu une patte dans sa jeunesse. Et il faisait ça si bien – en mode improvisation pure – que c’en était devenu l’un des événements marquants du séjour. Quand l’heure était venue d’un nouveau récit, jeunes, moins jeunes et vieux se rassemblaient donc dans une grande pièce du rez-de-chaussée pour y assister. Fabian et Marianne finissaient par imposer le silence aux quinze à vingt spectateurs présents et l’histoire pouvait enfin commencer…

Evidemment, étant donné le large éventail et le taux de renouvellement du public , on commençait toujours par un rappel des événements à l’origine du surnom de Coin-Coin – ce qui prenait au bas mot 5 minutes, le récit étant sans cesse interrompu par les « Oh » et les « Ah » de l’assemblée. Puis on en venait à l’histoire proprement dite, souvent inspirée d’un événement ou voyage récent. Ainsi, je me souviens notamment d’un épisode où Coin-Coin découvrait les splendeurs moscovites : la Place Rouge, la propreté des rues – vu les poubelles omniprésentes – les « Da ! », les « Tovaritch » et les cigognes.

Souvent, un mystère était résolu en fin d’épisode, la plupart du temps par Fabian. Dans ce cas-ci, je me souviens qu’il fallait trouver la signification d’une expression russe, mais j’ai oublié laquelle. Qu’importe ! A chaque fois, j’étais tout étonné de constater qu’une bonne demie-heure s’était écoulée, tant j’avais été captivé par le récit, les changements et intonations de voix de François, les splendides descriptions de lieux étranges et éloignés – incitation au voyage – les expressions en russe, anglais, italiens ou espagnol – découverte des langues étrangères.

Après cela, mettre les gosses au lit n’était plus qu’un jeu d’enfant : ils avaient bien trop peur d’être privés d’histoire le lendemain !

 

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Plume : Spirale (première partie)

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Dix mois ! Dix mois que cela durait. Dix mois qu’il traînait au lit jusqu’au dernier moment – se forçant même souvent à se rendormir – prenait une douche rapide, s’habillait en se préparant une tasse de café et se rendait au bar pour y prester ses quatre heures journalières. Dix mois qu’une fois la relève arrivée, il allait faire l’un ou l’autre achat essentiel, rentrait chez lui, préparait son unique repas de la journée et se mettait au lit avec son portable ou un bouquin, pour passer le temps, jusqu’au moment où il lui serait enfin possible de s’endormir. Pour repartir sur le même cycle le lendemain.

Si au moins la météo était de son côté… Mais non, on en était déjà à la mi-mai et ce fichu printemps n’avait toujours pas daigné pointer le bout de son nez ! Les températures ne dépassaient jamais les quinze degrés, le vent du nord-est, venu des lointaines plaines de Sibérie, était toujours aussi hivernal, le soleil et le ciel bleu aussi rares qu’en décembre…

Ce soir là, son shift terminé, il réalisa que, sur ce laps de temps, il n’avait mis les pieds que trois fois dans un bar et que sa recharge GSM de quinze euros était encore loin d’être épuisée. Au lieu de rentrer droit chez lui – pour retrouver quoi ? Son appartement lépreux de vingt-cinq mètres carrés, salle d’eau comprise ? – il prit à gauche, entra dans un de ses cafés favoris et, pour une fois, passa quelques heures à socialiser. Ou, du moins, à s’en donner l’impression, la quantité d’alcool ingurgitée jouant sûrement un rôle non négligeable dans son appréciation des faits. Mais le lendemain, encore un peu gris, il se souvint avoir, pour la première fois depuis des lustres, beaucoup ri. Quelqu’un lui avait même offert une taffe de son joint, ce qui tendait à prouver qu’il était réellement entré en contact avec d’autres êtres humains. Et malgré les quatre heures de sommeil au compteur, il se sentait plus en forme qu’après ces nuits où il se forçait à dormir dix à douze heures, pour que les journées passent plus vite.

Ce soir là, plutôt que de quitter immédiatement son lieu de travail, il but un verre accoudé au comptoir, puis, à l’invite de quelques clients habitués, alla s’installer à leur table. Deux bonnes heures plus tard, il se dirigea vers un autre de ses lieux de prédilection, délaissé ces derniers mois. Chance ou hasard, Catherine, l’une de ses serveuses préférées, était de service. Il s’installa au comptoir, afin de pouvoir prendre des nouvelles de sa collègue pendant les périodes de calme. Etant maintenant un vétéran du métier, il savait exactement quand stopper la conversation pour la laisser servir les clients. Chose que bien peu de gens, hormis ceux ayant travaillé dans l’Horeca, appliquaient, surtout si la serveuse était aussi mignonne que Catherine. De même, quand il se rendait aux toilettes ou allait fumer une cigarette dehors, il ramassait par réflexe les verres et tasses vides, pour les ramener au bar. Ce qui était toujours apprécié, surtout aux heures de rush. Pour sa part, il trouvait cela normal : faire le trajet les mains vides ou pleines ne lui coûtait aucun effort supplémentaire et, d’une certaine manière, cela compensait les verres régulièrement offerts. Quand on est barman depuis des années, dans un café qui marche très bien, tant les patrons que le personnel des cafés qu’on fréquente régulièrement sont heureux de récompenser la publicité que leur octroie votre simple présence régulière dans leur établissement. Et ce pour un coût dérisoire. Content d’avoir renoué contact avec son amie et quelques connaissances, perdues de vue ces derniers temps et pour cause, il fit cette nuit là la tournée des Grands Ducs et rentra chez lui fort tard et passablement éméché.

Quinze jours plus tard, il n’avait toujours pas dessaoulé. Ce n’est pas tant qu’il se mettait une tamponne tous les soirs, mais plutôt que l’alcool ingurgité la veille n’avait pas le temps de se résorber avant qu’il n’entame sa première bière de la journée. En outre, il était retombé dans une de ses anciennes – et mauvaises – habitudes : se servir une bière forte dès que la fin de son service approchait. Suivie d’une ou deux autres sur place, avant de décider où il irait manger ce soir là.

Il ne mangeait en effet plus qu’occasionnellement chez lui, n’ayant en général même pas la patience de faire des courses et de se préparer un repas. Trois heures de sommeil par jour lui suffisaient amplement ces temps-ci, mais son cerveau continuait à lui chuchoter, jour et nuit : « Carpe Diem ! Profites de la vie, tant que ton moral te le permet, car Dieu sait pour combien de mois tu vas replonger dans la déprime, une fois cette période dorée achevée ? » Parfois, se réveillant brusquement à quatre heures du matin, il réussissait à rester au lit, à écouter de la musique ou revoir pour la énième fois un épisode de série télé dont il était friand. Mais la plupart du temps, une fois réveillé – et instantanément conscient de l’inanité de toute tentative de rendormissement – rester plus de dix minutes au lit lui était physiquement impossible. Son corps le poussait à bouger, à se tirer de cette paillasse où il avait gaspillé tant et tant d’heures ces derniers temps, à prendre une douche rapide, se changer et aller faire un tour.

Et même lorsqu’il n’avait dormi qu’une heure, il pétait la forme ! Il avait recommencé à marcher chaque jour plusieurs heures, notamment lors de ses incessants parcours d’un troquet à l’autre. Il flânait à nouveau avec plaisir dans les rues, à l’affût de la moindre curiosité : décorations exposées en vitrine dans les demeures de la rue Van Aa, tags originaux et créatifs, portes cochères gravées, façades bien mises en valeur, plantes vertes et autres exposées pour le seul bonheur des passants … Et son corps appréciait clairement cette activité physique retrouvée, après de longs mois d’inactivité. Il avait retrouvé son énergie coutumière, appréciait à nouveau pleinement la beauté des filles se promenant en tenue légère – vu la météo en nette amélioration – et s’était remis à rire… Mais cela n’allait pas durer.

Sa longue expérience de barman lui avait déjà permis par le passé d’assurer au boulot, même bourré. Cela s’était notamment produit quelques fois quand il devait remplacer au pied levé un collègue empêché, alors qu’il avait déjà quelques verres dans le nez. Mais à l’époque, il travaillait de nuit : se présenter éméché sur son lieu de travail à trois heures de l’après-midi devait bien finir, un jour ou l’autre, par lui causer des ennuis.

Un soir qu’il avait bu beaucoup plus que de raison, deux de ses collègues firent appel à lui pour calmer un client agressif. Sans très bien comprendre comment, il se retrouva tout-à-coup dans le rôle du punching-ball et fut convoqué  le lendemain par sa patronne. Il but quelques verres de rhum pour se donner du courage avant l’entrevue, qui se déroula exactement comme il le craignait.

Il quitta les lieux, maintenant sans emploi, encore sous le choc, et décida d’aller se promener pour s’éclaircir les idées. Sa jambe gauche le faisait souffrir à chaque pas, son torse et sa nuque étaient couverts de bleus, ses mains douloureuses, mais il n’y prêta guère attention. Une partie de son cerveau enregistra l’apparition du soleil, jusque alors caché derrière des nuages menaçants, et il laissa le hasard diriger ses pas. C’est ainsi qu’il se retrouva sur l’avenue Louise, une des artères les plus bourgeoises de la ville. Cible de regards tour à tour méprisants, inquiets ou amusés, il finit par en comprendre la raison : son jean, que seules les épingles de nourrice maintenaient d’un seul tenant, et son t-shirt « I used to be in a band », acceptables dans un bar de nuit, détonaient parmi la faune locale.

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Robert Silverberg

Robert Silverberg, né le 15 janvier 1935 à New York, est un romancier et nouvelliste américain particulièrement prolifique. Il démarra très tôt et très fort: première nouvelle publiée à 18 ans, premier roman à 19 et premier prix Hugo à 20 (ce qui reste à ce jour inégalé).

Dans la première partie de sa carrière, il inonde les magazines de quantités de nouvelles assez commerciales. Il publie tellement qu’il est obligé de prendre plus de 25 pseudonymes !

C’est Frederik Pohl, alors rédac-chef du magazine Galaxy, qui réussit à le convaincre qu’une SF plus littéraire peut trouver son public. Une deuxième carrière s’ouvre alors à lui, pendant laquelle il renonce aux poncifs de la SF, aux clichés des monstres de l’espace, aux happy-ends obligatoires. Il devient introspectif, prête attention à la psychologie de ses personnages, adopte un ton pessimiste, plus personnel. Durant cette période, qui couvre toutes les années 70, il écrit plusieurs chef-d’oeuvres, des drames humains dans des mondes aussi effrayants que l’intérieur d’un cerveau névrosé : des personnages coincés, qui cherchent une issue malgré l’incompréhension des autres.

En 1975, lassé par le mercantilisme du monde de l’édition et à court d’inspiration, il annonce son intention de se retirer, mais revient quatre ans plus tard à l’écriture avec le cycle de Majipoor, situé à mi-chemin entre le space-opéra et la fantasy.

Œuvres Choisies

Romans

La Porte des mondes, Robert Laffont, 1977 ((en) The Gate of Worlds, 1967)
Oeuvre juvénile légère, il s’agit d’un livre d’aventures à la Jules Verne qui se lit d’une traite. Dans un monde uchronique où la Peste Noire a laissé l’Europe trop affaiblie pour résister aux Ottomans, un jeune anglais part pour le Nouveau Monde, toujours dominé par l’Empire Aztèque.

Les Ailes de la nuit, J’ai lu no 585, 1975 ((en) Nightwings, 1969)
L’humanité, trop sûre d’elle, a détruit l’écosystème et ravagé la planète. Elle survit péniblement, dans la crainte de l’invasion promise par des extra-terrestres autrefois humiliés. Les Guetteurs sont une corporation de métier qui à pour tâche de surveiller l’espace, à l’affût des premiers vaisseaux envahisseurs, pour donner l’alerte. Une oeuvre étrange au ton nostalgique : des mutants aux ailes de papillons, un empereur déchu, des pierres aux pouvoirs peu naturels…on est dans un monde plus magique que futuriste, en dehors du temps. Plus qu’une aventure, l’histoire du Guetteur est une quête d’une grande poésie, et malgrè la tristesse ambiante, le récit s’achève sur un bel espoir.

Les Monades urbaines, J’ai lu no 997, 1974 ((en) The World Inside, 1971)
Fin du 24è siècle : dans des tours de 1000 étages qui abritent chacune un million d’habitants, l’humanité n’a plus qu’un but : se multiplier toujours davantage. La vie des 70 milliards d’individus est régie par des lois étranges qui encourage la reproduction. Aucune propriété, aucune intimité, aucun liens familiaux, oisiveté totale et interditcion morale de refuser un rapport sexuel à qui que ce soit. Un futur terrifiant, d’autant plus angoissant qu’il est tout à fait plausible. C’est sobre, simple et parfaitement démoralisant.

Le Livre des crânes, Collection Nebula, 1975 ((en) The Book of Skulls, 1972)
Ils sont quatre, partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre des Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort et les deux autres survivre à jamais.

L’Oreille interne, J’ai lu no 1193, 1975 ((en) Dying Inside, 1972)
S’il ne fallait en citer qu’un, LE chef-d’oeuvre de Silverberg. Je le rachète régulièrement pour le relire, puis l’offrir. Ceci vaut bien une critique un peu plus longue !

David Selig est un raté. Quadragénaire discret, célibataire, il gagne péniblement sa vie en faisant le nègre pour des étudiants fainéants. Selig avait pourtant tout pour réussir : un don miraculeux, un pouvoir que bien des humains jalouseraient: Selig est télépathe.

Il entend tout ce qui se passe dans la tête des gens qui l’entourent. Depuis tout petit, il sait tout de nos mauvais jugements, de nos désirs honteux, de nos méchancetés secrètes…
Son don aurait pu être pour lui un atout extraordinaire. D’ailleurs, il en a profité quelques fois… mais cela lui a joué des tours. Et les scrupules l’ont rattrapé. David se considère comme un paria, un voyeur qui malgré lui regarde à l’intérieur de la tête de ses contemporains… Un monstre.
Comme il est difficile de sonder les pensées de la jeune femme qui vous côtoie dans le métro, et de constater qu’elle ne vous a même pas remarqué… Comme il est violent d’entendre son camarade de classe penser très fort qu’il a envie de vous mettre son poing dans la gueule…

A sept ans et demi, Selig s’est retrouvé chez le psychiatre. Trop intelligent, trop malin, déroutant pour les adultes, ce gamin qui comprend tout si vite. Mais il s’est bien gardé de livrer son secret. Personne ne sait, personne ne doit savoir. Pas même ses parents. Les rencontres de Selig l’ont conforté dans son mal-être : il y a cet autre mutant, qui fut son ami – mais dont l’assurance impertinente s’accompagne d’une absence totale de scrupules. Il y a sa soeur, Judith, avec qui il n’a eu longtemps qu’un rapport haineux voire destructeur. Il y a les femmes, toutes ses femmes, que malgré son don il n’a pas su comprendre…

Son don, Selig l’a toute sa vie vécu comme une tare. Mais alors quelle est cette inquiétude sourde qui l’envahit lorsque la quarantaine entamée, celui-ci commence à s’éteindre doucement ?

L’Homme stochastique, J’ai lu no 1329, 1975 ((en) The Stochastic Man, 1975)
Oeuvre située entre la philosophie et la SF, qui se déroule aux Etats-Unis en l’an 2000 lors de la campagne présidentielle. Etude psychologique sur une faculté mentale humaine ignorée de celui qui la possède, méditation sur les effets pervers de la connaissance du futur, réflexion sur le libre arbitre et la liberté de l’esprit humain ou assujettissement de l’homme à une prédestination qu’il ne peut que subir ? Tout à la fois, et plus encore…

Tom O’Bedlam, 1986 ((en) Tom O’Bedlam, 1985)
Etrange roman, variation sur la folie, sur l’aliénation collective, sur les influences psychiques… Dans une Amérique post apocalyptique, plusieurs personnes, fort loin les unes des autres, tant dans leur statut social que dans leurs moeurs, font des rêves identiques et troublants de planètes lointaines, habitées par des entités mystérieuses et accueillantes. S’agit-il d’un appel d’une civilisation extra-terrestre ? Ou d’élucubrations fumeuses d’esprits malades ? Le sait-on vraiment à la fin de l’ouvrage, quand la déroute de la raison, individuelle et collective se termine en un invraisemblable chaos ?

Roma Æterna, 2004 ((en) Roma Eterna, 2003)
Et si l’Empire romain n’avait jamais disparu ? Voici l’histoire parallèle d’un Empire romain qui a connu bien des vicissitudes, des guerres et des crises politiques, mais qui n’a jamais cessé d’exister et de faire régner, avec quelques interludes sanglants, la Pax Romana. Le christianisme y est inconnu, ne serait-ce que parce que les Juifs n’ont jamais réussi à quitter l’Égypte des pharaons. Quelques siècles plus tard, un envoyé spécial de l’Empereur élimine un prophète d’Arabie avant qu’il ait eu le temps de fonder l’islam. La technologie évolue plus lentement que dans notre continuum. Vers l’an 2650 A.U.C. (Ab Urbe Condita : depuis la fondation de la Ville), qui correspond à la fin de notre XIXe siècle, le téléphone existe et l’automobile fait son apparition.

 

Cycle de Majipoor

Le Château de Lord Valentin, 1980 ((en) Lord Valentine’s Castle, 1980)
Valentin est un vagabond. Il porte le même nom que Lord Valentin, celui qui, avec le Pontife, règne sur l’immense monde de Majipoor. Amnésique, il erre avec une troupe de jongleurs à quatre bras. Il croit se souvenir pourtant qu’il est le vrai Coronal et que son esprit a été transféré dans ce corps par un usurpateur. Carabella la jongleuse le croit. Valentin mène alors sa petite troupe à travers les trois continents de Majipoor, à la quête de sa véritable identité.

qui sera suivi de :
Chroniques de Majipoor, 1983 ((en) Majipoor Chronicles, 1982)
Valentin de Majipoor, 1985 ((en) Valentin Pontifex, 1983)
Les Montagnes de Majipoor, 1995 ((en) The Mountains of Majipoor, 1995)
Les Sorciers de Majipoor, 1998 ((en) Sorcerers of Majipoor, 1996)
Prestimion le Coronal, 2000 ((en) Lord Prestimion, 1999)
Le Roi des rêves, 2002 ((en) King of Dreams, 2001)

 

« Nouvelles au fil du temps » – L’intégrale des nouvelles de Silverberg, parues en poche chez Folio SF
La nouvelle et la novella (genre typiquement anglosaxon, situé entre la nouvelle et le roman) ont toujours été un point fort chez Silverberg. Voici l’occasion de découvrir les multiples facettes de ses talents d’écrivain à peu de frais.
« Le Chemin de la nuit » Volume 1 [1959 – 1970]
« Les Jeux du Capricorne » Volume 2 [1971 – 1981]
« Voile vers Byzance » Volume 3 [1981 – 1987]

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En el abismo (Au fond de l’abîme)

Yo soy de tal condición
Que me habrás de maldecir,
porque tendrás que vivir
en eterna humilliación.
Soy en alma, la visión,
el hermano del Luzbel,
que imponente como él,
como él blasfema y grita.
Sobre mi testa gravita
la maldición del laurel !
Yo soy un palmar plantado
sobre cal y pedregullo :
la floración del orgullo,
del orgullo sublimado.
Soy un espora lanzado
tras la procesión astral;
vil chorlo del pajonal
que al par del aguilá vuela…
Sombra de sombra que anhela
ser una sombra immortal !
Yo, cada vez que me río,
pienso que ríe algún otro,
y cual si domase un poltro
no me trato como a mío.
Soy la expresión del vacío,
de lo infecundo y lo yerto,
como es polvo desierto
donde toda hierba muere…
Yo soy un muerto que quiere
que no lo tengan por muerto !

Je suis de condition telle
qu’il te faudra me maudire,
car tu auras à vivre
une éternelle humiliation.
Je suis l’âme, l’apparence,
le frère de Lucifer
qui, terrible comme lui,
comme lui blasphème et crie.
Autour de ma tête gravite
la malédiction du laurier !
Je suis une palmeraie plantée
sur du calcaire et du gravier :
la floraison de l’orgueil,
de l’orgueil sublimé.
Je suis une graîne lancée
à la poursuite des étoiles;
un vil étourneau des champs
qui prétend voler comme l’aigle…
Ombre d’ombre qui se veut
être une ombre immortelle !
Et moi, chaque fois que je ris,
je pense que c’est un autre qui rit,
et comme si je domptais un poulain
je crois agir sur un autre que moi.
Je suis l’expression du vide,
de l’infécond et de l’inanimé
comme cette poussière déserte
où toute herbe se meurt…
Je suis un mort qui ne veut pas
qu’on le prenne pour un mort !

Pedro Bonifacio Palacios, dit Almafuerte (1854-1917), poète argentin cité par Luis Borgès dans son Livre de préfaces (1975).

 

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