Archives de Catégorie: Roman

Signé

C’était à Vittorio Veneto qu’on avait gagné la dernière bataille avant l’armistice avec les Autrichiens le 4 novembre 1918.

« Les vestiges de ce qui fut une des plus puissantes armées au monde remontent en désordre et sans espoir les vallées que nous avions descendues avec assurance et fierté. Signé Diaz. »

C’était écrit dans le bulletin de la victoire affiché partout, et vous n’imaginez pas combien de jeunes parents, à l’époque, se précipitaient à l’état civil et déclaraient : Signé! çui-ci, on l’appelle Signé, comme Diaz. » Il y avait un tas de Signé partout. Mes oncles, en revanche – par exemple lorsqu’ils venaient d’annoncer quelque chose d’important à l’auberge -, concluaient de temps en temps « Signé Peruzzi! » en assenant un beau coup de poing à la table. Y compris quand ils abattaient un as. Surtout mon grand-père : « Signé Peruzzi! »

Canal Mussolini, d’Antonio Pennacchi, p. 148.

Poster un commentaire

Classé dans Extraits, Roman

Les morpions

J’ai raccroché. Le téléphone avait réveillé Jan.
 » Qui c’était ?
– J’ai un boulot et j’peux à peine marcher. J’commence ce soir. Je sais pas ce que c’est. »
J’suis retourné au lit comme une tortue qui aurait mal au coccyx et je me suis laissé tomber dessus.
« On va trouver un moyen.
– J’peux pas porter de vêtements. J’sais pas quoi faire. »
On s’est allongé en fixant le plafond. Jan s’est levée pour aller à la salle de bains. A son retour, elle a dit :
« J’ai trouvé !
– Ah, ouais ?
– J’vais t’envelopper de gaze.
– Tu crois que ça va marcher?
– Bien sûr. »
Jan s’est habillée, puis est partie au magasin. Elle est revenue avec de la gaze, du ruban adhésif et une bouteille de moscatel. Elle a pris des glaçons, nous a servi un verre et a trouvé des ciseaux.
« O.K., allons-y.
– Attends une minute, j’dois pas y être avant 9 heures. C’est un travail de nuit.
– Mais je veux m’entraîner. Allez.
– D’accord. Merde!
– Lève un genou.
– Très bien. Doucement.
– Voilà, et nous tournons, nous tournons. Le bon vieux manège.
– On t’a déjà dit à quel point tu étais drôle ?
– Non.
– Ca ne m’étonne pas.
– Voilà. Un petit bout de sparadrap. Encore un peu de sparadrap. Voilà. Maintenant lève l’autre genou, mon amour.
– Oublie la romance.
– Et ça tourne et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Tes gros jambonneaux.
– Ton gros cul.
– Allons, allons, sois gentil, mamour. Encore un peu de sparadrap. Et encore un petit peu. T’es comme neuf !
– Tu parles !
– Maintenant les couilles, tes grosses couilles rouges. Tu es juste à point pour Noël !
– Attends un peu ! Keske tu vas faire à mes couilles ?
– Je vais les envelopper.
– C’est pas dangereux ? Ca pourrait nuire à mon pas de danseur.
– Ca n’abîmera rien du tout.
– Elles vont glisser.
– Je vais les emballer dans un doux coton.
– Avant, prépare-moi un autre verre.  »
Je me suis assis pour boire et elle a commencé à m’envelopper.
 » Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Pauvres petites couilles! Pauvres grosses couilles! Keski leur est arrivé . Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Maintenant un peu de sparadrap. Et encore. Et encore.
– Ne me colle pas les  couilles au cul.
– Idiot! Plutôt mourir! Je t’aime!
– Ouais.
– Maintenant lève-toi et marche un peu. Essaye de marcher un peu.  »
Je me suis levé et j’ai marché un peu dans la pièce, lentement.
 » Hé, j’me sens bien! J’ai l’impression d’être un eunuque, mais je me sens bien.
– Peut-être qu’on fait ça aux eunuques.
– J’pense bien.
– Keske tu dirais de deux oeufs à la coque?  »

(extrait de Factotum, de Charles Bukowski).

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Je te retrouverai (John Irving)

En cet automne qui précéda l’entrée de Jack à Sainte-Hilda, sa mère lui réserva plus d’une surprise. Après lui avoir montré les filles en uniforme qui allaient bientôt dominer sa vie, elle lui annonça qu’elle se préparait à traverser l’Europe du Nord à la force du poignet pour retrouver son fugueur de père. Elle savait dans quelles villes il y avait le plus de chances qu’il se soit caché pour leur échapper. Ils le traqueraient, le retrouveraient, et l’obligeraient à faire face à ses devoirs, auxquels il manquait. Jack Burns avait souvent entendu Alice parler d’elle et de lui-même en termes de « devoirs » auxquels manquait son père. Mais, malgré ses quatre ans, il était déjà arrivé à la conclusion que son papa les avait abandonnés pour de bon, avant même sa naissance à lui.

Et quand sa maman disait qu’elle quadrillerait ces villes étrangères à la force du poignet, il savait ce qu’elle voulait dire. Comme son père, elle était une artiste du tatouage, seul métier d’ailleurs qu’elle eût en main. Dans les villes du Nord et de la Baltique qui jalonneraient leur itinéraire, d’autres membres de la confrérie des tatoueurs lui trouveraient du travail. Ils savaient qu’elle avait appris le métier avec son père, célèbre tatoueur d’Édimbourg – ou plus précisément du port de Leith, où elle avait, pour son malheur, rencontré le papa de Jack. Car c’était là qu’il l’avait séduite et abandonnée.

Mer du Nord et Baltique

Jack Burns a quatre ans et réside à Toronto avec sa mère quand celle-ci décide de l’emmener avec elle pour un périple d’un an en Europe du nord, à la recherche de ce père qu’il n’a jamais connu. Si nous ne l’avons pas retrouvé et obligé à assumer ses responsabilités d’ici le début de l’année scolaire, lui dit-elle, nous tirerons un trait sur lui pour toujours. Et c’est cette dernière phrase qui surprend le plus le petit Jack.
Lors de ce périple, Jack sera sauvé par un tout petit soldat, goûtera à la langue de renne et à la mûre arctique, étrennera ses patins à glace, exécutera ses premiers tatouages (à la sauvage), deviendra un spécialiste en Roses de Jéricho et aura pour baby-sitters deux prostituées amstellodamoises.

Mer de filles

Revenus bredouilles, tous deux doivent s’adapter à un nouvel environnement. Alice, aigrie, choisira de renoncer aux hommes. Jack, manipulé sans le savoir, va tout aussi inconsciemment répéter ce schéma pendant de longues années – à commencer par cette école pour filles, où sa beauté androgyne et son développement trop rapide contribueront à en faire un sujet d’expérience pour les filles plus âgées que lui. Il mettra longtemps avant d’enfin apprendre à dire : « Non ! », mais entretemps bien des choses se seront passées…

Veinard

Mais, dans cet environnement un peu malsain, Jack aura la chance de rencontrer deux êtres d’exception, une ancienne conquête de son père (ce qu’il ignore), et un professeur de théâtre homosexuel jusqu’à la moelle, qui lui apprendra à jouer pour son propre public, composé d’une seule et unique personne. Le jeune Jack ne le sait pas encore, mais il a trouvé sa vocation : il sera acteur, et chacune de ses performances sera – évidemment – dédiée à son père, qu’il a sans cesse l’impression d’entr’apercevoir … lors des compétitions inter-universitaires de catch, notamment, où il croit même voir crépiter les flashes de photographes assidus.
Grâce à un second rôle de travesti, Jack va rapidement rencontrer le succès à Hollywood et multiplier les expériences scabreuses dans ce microcosme pour le moins particulier.

Dormir dans les aiguilles

Dans le milieu du tatouage, dormir dans les aiguilles peut désigner deux choses : utiliser son salon comme dortoir par manque de sous, ou rejoindre son créateur. Deux personnes chères à Jack vont aller dormir dans les aiguilles, tout d’abord sa meilleure amie et colocatrice, Emma, puis sa mère (qui s’est mise en couple avec la mère d’Emma, Leslie). C’est cette dernière qui incitera Jack à retourner en Europe sur les traces de son père, permettant ainsi à Jack de découvrir l’ampleur des mensonges et manipulations de sa mère à son égard.

Le docteur Garcia

Suite à ce périple et à un nouvel épisode scandaleux hollywoodien, Jack va se résigner à suivre une thérapie chez le Dr Garcia, mais c’est la découverte d’une demi-soeur jusque là inconnue qui lui permettra enfin d’exorciser ses démons.

Un de mes (5 ou 6) ouvrages préférés d’Irving. L’un de ses plus personnels (au sens autobiographique) aussi. Enfin, l’un de ses plus longs, même si l’auteur, grand fan de Dickens, est coutumier du fait. En plus de ses thèmes récurrents (Nouvelle-Angleterre, lutte, prostituées, Vienne, accident mortel, cinéma, relations sexuelles entre jeunes hommes et femmes âgées, viol), Irving nous fait ici découvrir le milieu du tatouage, des deux côtés de la barrière.

Vous pouvez lire le début du livre ici, histoire de voir si le style de l’auteur vous convient (il est très bien traduit, j’ai pu le vérifier lors de cours d’anglais donnés à une amie).

Je te retrouverai, de John Irving
Traduit par Josée Kamoun, Gilbert Cohen-Solal
864 pages – 24.00 € TTC

Poster un commentaire

Classé dans Roman

Entretien

(…) ma mère nous avait souvent mises en garde, moi et mes soeurs. De temps en temps, elle nous réunissait toutes les trois et nous débitait de longs discours féministes. Ils commencèrent alors qu’Ida n’avait que trois ans et moi cinq. Siv avait douze ans et était la seule à comprendre un tant soit peu ce dont maman parlait au cours des premières années.

Prenez garde à ne pas avoir d’enfants avant d’avoir acquis votre autonomie, nous enjoignait parfois ma mère. Veillez à ne pas dépendre d’un homme que ce soit d’un point de vue économique, intellectuel ou émotionnel. Ne tombez pas dans ce piège !

Tomber dans un piège devint ma plus grande peur. Au départ, ce fut une peur très concrète. Je regardais soigneusement s’il n’y en avait pas dans mon environnement et je ne m’aventurais qu’à contrecoeur dans les passages étroits et les pièces closes comme, par exemple, les ascenseurs et les avions, de peur d’y trouver un homme qui menacerait de m’entretenir ! Je ne savais pas vraiment ce qu’entretenir signifiait mais j’étais sûre que c’était très douloureux et qu’on pouvait en mourir.

extrait de L’Unité, de Ninni Holmqvist.

Poster un commentaire

Classé dans Roman

Souvenirs d’un pas grand-chose (Charles Bukowski)

Dans Souvenirs d’un pas grand-chose, dédié à tous les pères, Buk nous parle de ses souvenirs, depuis sa prime enfance en Allemagne. Viennent ensuite la découverte de l’Amérique : ses oncles Ben et John, alcoolos bons à rien; sa première raclée paternelle; la culotte rose que lui montre tous les jours Lila Jane, une fille de son âge; le lit des parents qui grince la nuit; son séjour à l’hôpital après avoir été renversé par une voiture – le conducteur étant un poivrot sans emploi avec 3 enfants à charge, le père ne portera pas plainte; l’acné qui le défigurera et l’ostracisera durant toute l’adolescence; les rares copains à l’école; les premiers boulots avilissants; la guerre qui arrive et le pousse, par défi, à faire semblant d’être sympathisant nazi; les beuveries, les bagarres et les premières coucheries tristes.

De cette enfance minable, il tirera son mépris pour Balzac et Thomas Wolfe, les pièces de théâtre, le prix Pulitzer et la Bible. Sa rage et son désespoir (« J’étais pauvre et j’allais le rester ») ne l’empêchent nullement de conserver un regard ironique sur l’existence, ni de s’émerveiller devant les culottes multicolores de sa voisine, régulièrement exposées sur une corde à linge. Il a photographié les visages de ses copains, amis et ennemis (« Un gros gamin souriant qui avait l’air d’avoir passé sa vie à manger des marrons au coin du feu nous accueillit à l’entrée »), leurs tics et leurs manies; il se vengera en inventant des histoires folles.

Souvenirs d’un pas grand-chose, de Charles Bukowski
Titre original : Ham on rye (1982)
Traduit par Robert Pépin
Editions Grasset (1985)

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Roman

La servante écarlate

La Servante écarlate (titre original : The Handmaid’s Tale) est un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood, publié en 1985 et traduit en français en 1987. Ce roman de science-fiction décrit une dystopie future, dans laquelle un régime totalitaire religieux s’est installé, régime où les femmes sont divisées en trois classes : Les Epouses, seules femmes ayant du pouvoir, dominent la Maison, les Marthas entretiennent la Maison et les Servantes Ecarlates ont pour rôle la reproduction. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles,…) sont déportées dans les Colonies, où elles manipulent des déchets toxiques. Dans ce futur, le taux de natalité est en très forte baisse, et les rares nouveau-nés sont souvent « inaptes ». L’héroïne du roman, une servante écarlate, raconte peu à peu son histoire et se remémore des moments passés avec sa famille. Son unique raison de vivre, ce à quoi elle se raccroche pour ne pas sombrer, ce sont ses souvenirs. Ce roman a été adapté au cinéma en 1990 par Volker Schlöndorff (Source : Wikipédia)

Je profite de l’occasion de la sortie encore récente du nouveau roman de Margaret Atwood, « MaddAdddam », pour vous parler de son ouvrage le plus fameux, La servante écarlate, et des controverses qu’il provoque encore près de 30 ans après sa publication. L’article suivant date de septembre 2013.

Mes 110 élèves lisaient « La Servante Ecarlate » (NDA: dans le cadre des cours) et un de mes supérieurs m’avertit que les parents d’un de ces étudiants avaient contacté directement le préfet, pour s’en plaindre et, bien entendu, demander que ce livre soit rayé du curriculum de l’école, du comté et, si possible, aussi de la mémoire de leur enfant. Je dis au préfet que je serais heureux de rencontrer les parents, pour discuter avec eux de leurs inquiétudes.

En disant cela, je mentais sur deux fronts. Tout d’abord, cela ne me réjouissait pas le moins du monde. Et ensuite, j’envisageais une définition assez large du mot « discuter », qui inclurait probablement cris d’indignation et poings levés. J’essayerais bien de vous faire croire que j’ai coupé court à leur argumentation pour les mener vers les vertes pâtures de l’illumination, mais je pense que deux mensonges par paragraphe sont plus que suffisants. Personne n’en vint aux cris, coeurs et esprits ne subirent aucune transformation et nous ne nous promîmes rien de plus que de réexaminer, si cela s’avérait nécessaire, la pratique qui permet d’alterner l’affectation des romans. Peu après, afin qu’on puisse à l’avenir l’utiliser, ce qui m’épargnerait d’autres réunions du même genre, voici ce que j’écris :

Mon choix de « La servante écarlate » de Margaret Atwood comme sujet d’étude et de composition au cours a été récemment remis en question, principalement (mais pas seulement) à cause d’un passage qui inclut des références explicites à l’agression sexuelle d’une femme, qui subit une servitude forcée dans un futur totalitaire. J’aimerais profiter de cette occasion pour expliquer mon choix de ce livre, en réponse aux inquiétudes manifestées par certains parents.

Je tiens à commencer par mentionner que « La servante écarlate » est utilisée dans les classes des athénées et collèges de tout le pays. Une simple recherche hâtive sur Internet révélera son inclusion dans les programmes scolaires du Texas, du Massachusetts, de l’Ohio, de la Californie et du Kentucky. Margaret Atwood fait partie des auteurs représentatifs régulièrement repris dans les cours de langue et de composition et « La servante écarlate » est mentionnées à maintes reprises comme un texte d’un grand mérite littéraire lors des examens de littérature anglaise. La réputation de ce roman en tant qu’élément essentiel de la littérature de fiction spéculative est bien établie.

Ceci dit, je n’ai pas sélectionné ce livre uniquement sur base de sa réputation. Je l’ai lu deux fois avant de le désigner choisir. Le passage qui a causé le plus de remous a attiré mon attention lorsque j’ai lu le roman, ce qui était d’ailleurs son intention. La scène est choquante, le language explicite. Cependant, il n’est pas dénué de raison d’être. Le personnage principal du roman (qui en est aussi la narratrice) est assujettie régulièrement à des traitements dégradants et tyranniques, simplement parce qu’elle est une femme. Dans sa tentative de capturer les horreurs qui existent là où les droits des femmes sont ignorés et les femmes elles-mêmes traitées, comme la narratrice le présente, comme « des incubateurs à pattes », Atwood utilise un langage graphique. Le viol est horrible, évidemment, et ses mots le reflètent. Mais bien que l’image soit explicite, elle n’en est pas pour autant arbitraire. Tout comme les photos des victimes nues, affamées et torturées d’Auschwitz sont explicites, mais peuvent nous aider à comprendre leur détresse et notre détermination à résister à la possibilité de sa répétition. Etre exposé à quelque chose de choquant n’est pas synonyme de la promotion de cette chose. Si tel était le cas, L’Iliade serait une promotion de la violence et de la destruction, Les Aventures de Huckleberry Finn une apologie du racisme, Beloved une promotion de l’infanticide et Sa Majesté des Mouches un encouragement à la sauvagerie.

L’autre souci majeur à propos de « La servante écarlate » est son point de vue présumé anti-chrétien. Il est vrai que, dans le roman, la classe dirigeante militariste utilise des bribes de textes sacrés ou d’hymnes, pour justifier ses actes et pratiques. Cependant, ces bribes ne sont rien d’autre que des extraits de versets, dépourvus de tout contexte, utilisés d’une manière totalement contraire à leur intention originelle. Etant donné que les citoyens de cette dystopie n’ont pas le droit de lire – même pas la Bible – ils ne disposent d’aucun moyen de se rendre compte de ces manipulations. Dans « La servante écarlate », le langage de la foi a été déformé et détourné à des fins malfaisantes, tout comme la désobéissance de Cham fut jadis utilisée pour justifier l’esclavage aux Etats-Unis, de la même manière qu’Hitler a prétendu que son génocide était la volonté de Dieu. Comprendre la faculté qu’a montrée l’humanité d’utiliser la fausse piété pour valider l’oppression est l’une des leçons morales fondamentales de ce livre et les étudiants de toutes confessions peuvent en retirer une meilleure compréhension du potentiel à faire le mal dont dispose l’homme.

J’espère avoir réussi à clarifier les problèmes que j’ai mentionnés. Il me reste simplement à ajouter qu’une des fonctions de la littérature est d’apporter la lumière dans les recoins de notre monde, même lorsque ce que nous y trouvons est déplaisant.

Josh Corman.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Roman, SF

Chercher Proust

Jacques Bartel a un problème : il est tombé amoureux de Proust dès l’adolescence. Sa mère le soupçonne d’être attiré par les hommes, son père, un manuel, a honte de son gout pout la littérature et il saoule tous ses condisciples et potentielles conquêtes en le citant à tout bout de champ. Après une brève expérience libidineuse au collège, il finit donc célibataire et chercheur proustien, dénigré dans ce milieu regorgeant de septuagénaires, jaloux de sa jeunesse. Par chance, il découvre qu’un ancien ami de son maître est toujours vivant et forme le projet de l’interroger, afin de publier une étude sur le sujet. Mais entre Mathilde, sa petite amie qui le terrorise, et les visites nocturnes de fantômes opposés à ses desseins, finira-t-il par arriver à ses fins ?

Mes premières lectures de La Recherche (1) étaient forcément imparfaites. Je ne comprenais pas tout, et souvent, la syntaxe de mon maître m’ensevelissait. Ecrasé par une phrase de dix lignes, je n’avais plus aucun repère. Je savais que lors d’une avalanche, une victime devait uriner pour retrouver la direction du sol et donc savoir si elle avait la tête en haut ou en bas. Dans mon cas, uriner ne m’était d’aucun secours, où était le sujet, où était le verbe, de quoi était-il question au juste ? A vrai dire, et comme tout lecteur qui se respecte, dans ces moments neigeux, je passais à la page suivante tout en faisant mine d’avoir compris le passage oublié. Je n’ai pas honte de dire que certaines pages sont restées pour moi, pendant des années, aussi obscures que le plus obscur des poèmes de Mallarmé. Et pourquoi peut-on entendre à la télévision, à la radio, des gens dirent qu’ils relisent Proust régulièrement ? Simplement parce que comme moi, ils ne l’ont pas lu entièrement, ils ne le relisent pas, ils le lisent. Pourquoi revenir vers quelque chose d’ardu ? Pour vérifier s’ils ont progressé intellectuellement depuis leur dernière rencontre avec La Recherche. Très souvent, la réponse est négative. « Ce n’est pas grave, se disent-ils, j’ai le temps, ces jours-ci je suis stressé, fatigué, au boulot, ça va pas trop, ma femme m’énerve, mes enfants aussi. Je reprendrai cette lecture plus tard. » Ansi, La Recherche perdure …

(1) « A la recherche du temps perdu ».

Quand l’ANPE vous déniche un emploi, c’est une mission, cela fait tout de suite mieux, plus aventurier. D’ailleurs, lorsque mon conseiller me parla de ma première mission, je m’imaginais déjà en Indiana Jones français… et j’atterris chez un charpentier.

Dans la bibliothèque de l’association règnait d’ordinaire un silence mortifère, je décidai d’y remédier en téléphonant, chantonnant, sifflotant, en mâchant du chewing-gum comme une coiffeuse de bas-étage. Mes collègues appareillés en sonotone dernier cri furent rapidement exaspérés par ce brouhaha qui, soit dit en passant, n’aurait pas réveillé un nourisson fraîchement endormi. Le problème avec les anciens, c’est qu’ils exaggèrent tout et surtout ceux-là, habitués qu’ils étaient à vivre avec des fantômes. Ils devaient être les recordmen mondiaux des plaintes pour tapage diurne et nocturne.

Chercher Proust, Michael Uras, Le Livre de Poche, 210 p., 6,10 €

Poster un commentaire

Classé dans Roman

La Parmesane

Je n’ai pas pour habitude d’allècher le chaland, mais ma Muse m’a fait l’honneur de me rendre visite ce jour et je tenais à vous faire partager les premières lignes de ce qui, je l’espère, deviendra bientôt mon premier roman. Rêvons, rêvons …

 

Elle avait acquis son surnom un soir de février, alors qu’elle était attablée au restaurant, devant une assiette de spaghetti à la bolognaise. Intriguée par le ravier en inox apporté par la serveuse, elle s’était tournée vers sa mère pour lui demander « à quoi ça sert, Maman ? ». La réponse avait été truculente : « C’est du parmesan. Un fromage qui a du caractère, comme toi. N’en mets pas trop, c’est fort ! »

Bien entendu, elle n’avait tenu aucun compte de cette injonction, profitant des rares moments de distraction d’Inès pour saupoudrer à qui mieux-mieux ses pâtes de cette poudre de perlimpinpin jaunâtre, jusqu’à les rendre en fin de compte impropres à la consommation. Elle n’avait alors que trois ans, mais un caractère déjà bien trempé. Elle serait, à dater de ce jour, La Parmesane.

Ce sobriquet avait au moins l’avantage d’être cryptique. D’aucuns, parmi les moins physionomistes, la croyaient originaire d’Emilie-Romagne. D’autres, affligés de difficultés d’audition probablement, la prenaient pour une campagnarde. Certains, enfin, la soupçonnaient de vouer un culte à la charcuterie. Mais il était le premier à avoir compris seul et aussi rapidement.

Poster un commentaire

Classé dans Plume, Roman

Maracle


Après la mort de sa mère, vedette du parc d’attraction familial, et l’installation à proximité d’un site concurrent bien plus moderne, Ava Bigtree voit son père se réfugier dans des projets irréalistes, sa soeur Ossie dans le spiritisme et son frère Kiwi dans ses rêves d’études. Mais elle est prête à tout pour sauver de la faillite l’entreprise familiale, Swamplandia !

Ce petit bijou de poésie enfantine a été sélectionné par le New York Times comme l’un des cinq meilleurs romans américains de 2011, finaliste du prix Pulitzer et adapté pour la télévision par HBO.

 

Extraits choisis :

Le langage des vivants pleut sur les morts et souvent nos communications peuvent les submerger. La grêle de nos mots peut être trop intense pour eux… (extrait du « Télégraphe Spirite »)

 

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ourse brune de Floride (…) Elle savait faire un tour, enfin une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant « Somewhere over the Rainbow ». Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme.

 

La plupart des touristes restaient après avoir appris la nouvelle, mais quelques uns demandaient à être remboursés. C’étaient toujours ceux qui avaient fait le moins de chemin qui se montraient les plus exigeants. A croire que la mort de maman était juste une arnaque. « Notre sortie du Mardi ! » se lamentaient ces vieilles dames aux cheveux bleutés. Elles avaient payé pour assister au numéro de Hilola Bigtree; on ne faisait pas quarante minutes de ferry pour manger des hotdogs en compagnie de reptiles et d’enfants éplorés !

Pour ces très vieilles gens, nous avait expliqué le chef, la mort des autres était comme un phénomène météorologique, un truc embêtant comme une averse. « Si elles font de l’esclandre, fourguez-leur le pack… »

J’en venais à détester ces rouspéteuses, avec leurs rouges à lèvres fendillés, leurs rides et leurs chapeaux de paille mous aux bords aussi larges que les anneaux de Saturne. Je murmurais à Ossie que je voulais voir le registre de l’avion de la Mort. L’embarquement se faisait dans un ordre vraiment stupide.

Le chef avait concocté un pack « spécial vieille peau » que nous étions censé leur refiler si elles voulaient un remboursement : un chapeau en caoutchouc mousse conçu pour donner l’impression qu’un alligator vous dévorait la tête, un collier flamant rose en strass, cinquante cure-dents vert et ambre dans leur coffret souvenir et un folioscope représentant maman. Si on le feuilletait assez vite, cela faisait comme un dessin animé rudimentaire : d’abord elle plongeait, puis son corps fendait le bassin par son milieu en laissant un trait vert. Mais on avait découvert, ma soeur et moi, qu’en le feuilletant à l’envers, notre mère revenait en arrière. Alors, les bulles rentraient sous la surface lisse et unie, maman atterrissait sur le plongeoir à l’issue d’un brillant arc de cercle à rebours. Elle volait comme un pierre laissant une vitre intacte. Le verre se reconstituait et on se retrouvait au début du petit livret. Qui aurait pu se plaindre après cela .

« Swamplandia », de Karen Russell, Le Livre de Poche 33247, 7,60€.

Poster un commentaire

Classé dans Roman

Robert Silverberg

Robert Silverberg, né le 15 janvier 1935 à New York, est un romancier et nouvelliste américain particulièrement prolifique. Il démarra très tôt et très fort: première nouvelle publiée à 18 ans, premier roman à 19 et premier prix Hugo à 20 (ce qui reste à ce jour inégalé).

Dans la première partie de sa carrière, il inonde les magazines de quantités de nouvelles assez commerciales. Il publie tellement qu’il est obligé de prendre plus de 25 pseudonymes !

C’est Frederik Pohl, alors rédac-chef du magazine Galaxy, qui réussit à le convaincre qu’une SF plus littéraire peut trouver son public. Une deuxième carrière s’ouvre alors à lui, pendant laquelle il renonce aux poncifs de la SF, aux clichés des monstres de l’espace, aux happy-ends obligatoires. Il devient introspectif, prête attention à la psychologie de ses personnages, adopte un ton pessimiste, plus personnel. Durant cette période, qui couvre toutes les années 70, il écrit plusieurs chef-d’oeuvres, des drames humains dans des mondes aussi effrayants que l’intérieur d’un cerveau névrosé : des personnages coincés, qui cherchent une issue malgré l’incompréhension des autres.

En 1975, lassé par le mercantilisme du monde de l’édition et à court d’inspiration, il annonce son intention de se retirer, mais revient quatre ans plus tard à l’écriture avec le cycle de Majipoor, situé à mi-chemin entre le space-opéra et la fantasy.

Œuvres Choisies

Romans

La Porte des mondes, Robert Laffont, 1977 ((en) The Gate of Worlds, 1967)
Oeuvre juvénile légère, il s’agit d’un livre d’aventures à la Jules Verne qui se lit d’une traite. Dans un monde uchronique où la Peste Noire a laissé l’Europe trop affaiblie pour résister aux Ottomans, un jeune anglais part pour le Nouveau Monde, toujours dominé par l’Empire Aztèque.

Les Ailes de la nuit, J’ai lu no 585, 1975 ((en) Nightwings, 1969)
L’humanité, trop sûre d’elle, a détruit l’écosystème et ravagé la planète. Elle survit péniblement, dans la crainte de l’invasion promise par des extra-terrestres autrefois humiliés. Les Guetteurs sont une corporation de métier qui à pour tâche de surveiller l’espace, à l’affût des premiers vaisseaux envahisseurs, pour donner l’alerte. Une oeuvre étrange au ton nostalgique : des mutants aux ailes de papillons, un empereur déchu, des pierres aux pouvoirs peu naturels…on est dans un monde plus magique que futuriste, en dehors du temps. Plus qu’une aventure, l’histoire du Guetteur est une quête d’une grande poésie, et malgrè la tristesse ambiante, le récit s’achève sur un bel espoir.

Les Monades urbaines, J’ai lu no 997, 1974 ((en) The World Inside, 1971)
Fin du 24è siècle : dans des tours de 1000 étages qui abritent chacune un million d’habitants, l’humanité n’a plus qu’un but : se multiplier toujours davantage. La vie des 70 milliards d’individus est régie par des lois étranges qui encourage la reproduction. Aucune propriété, aucune intimité, aucun liens familiaux, oisiveté totale et interditcion morale de refuser un rapport sexuel à qui que ce soit. Un futur terrifiant, d’autant plus angoissant qu’il est tout à fait plausible. C’est sobre, simple et parfaitement démoralisant.

Le Livre des crânes, Collection Nebula, 1975 ((en) The Book of Skulls, 1972)
Ils sont quatre, partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre des Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort et les deux autres survivre à jamais.

L’Oreille interne, J’ai lu no 1193, 1975 ((en) Dying Inside, 1972)
S’il ne fallait en citer qu’un, LE chef-d’oeuvre de Silverberg. Je le rachète régulièrement pour le relire, puis l’offrir. Ceci vaut bien une critique un peu plus longue !

David Selig est un raté. Quadragénaire discret, célibataire, il gagne péniblement sa vie en faisant le nègre pour des étudiants fainéants. Selig avait pourtant tout pour réussir : un don miraculeux, un pouvoir que bien des humains jalouseraient: Selig est télépathe.

Il entend tout ce qui se passe dans la tête des gens qui l’entourent. Depuis tout petit, il sait tout de nos mauvais jugements, de nos désirs honteux, de nos méchancetés secrètes…
Son don aurait pu être pour lui un atout extraordinaire. D’ailleurs, il en a profité quelques fois… mais cela lui a joué des tours. Et les scrupules l’ont rattrapé. David se considère comme un paria, un voyeur qui malgré lui regarde à l’intérieur de la tête de ses contemporains… Un monstre.
Comme il est difficile de sonder les pensées de la jeune femme qui vous côtoie dans le métro, et de constater qu’elle ne vous a même pas remarqué… Comme il est violent d’entendre son camarade de classe penser très fort qu’il a envie de vous mettre son poing dans la gueule…

A sept ans et demi, Selig s’est retrouvé chez le psychiatre. Trop intelligent, trop malin, déroutant pour les adultes, ce gamin qui comprend tout si vite. Mais il s’est bien gardé de livrer son secret. Personne ne sait, personne ne doit savoir. Pas même ses parents. Les rencontres de Selig l’ont conforté dans son mal-être : il y a cet autre mutant, qui fut son ami – mais dont l’assurance impertinente s’accompagne d’une absence totale de scrupules. Il y a sa soeur, Judith, avec qui il n’a eu longtemps qu’un rapport haineux voire destructeur. Il y a les femmes, toutes ses femmes, que malgré son don il n’a pas su comprendre…

Son don, Selig l’a toute sa vie vécu comme une tare. Mais alors quelle est cette inquiétude sourde qui l’envahit lorsque la quarantaine entamée, celui-ci commence à s’éteindre doucement ?

L’Homme stochastique, J’ai lu no 1329, 1975 ((en) The Stochastic Man, 1975)
Oeuvre située entre la philosophie et la SF, qui se déroule aux Etats-Unis en l’an 2000 lors de la campagne présidentielle. Etude psychologique sur une faculté mentale humaine ignorée de celui qui la possède, méditation sur les effets pervers de la connaissance du futur, réflexion sur le libre arbitre et la liberté de l’esprit humain ou assujettissement de l’homme à une prédestination qu’il ne peut que subir ? Tout à la fois, et plus encore…

Tom O’Bedlam, 1986 ((en) Tom O’Bedlam, 1985)
Etrange roman, variation sur la folie, sur l’aliénation collective, sur les influences psychiques… Dans une Amérique post apocalyptique, plusieurs personnes, fort loin les unes des autres, tant dans leur statut social que dans leurs moeurs, font des rêves identiques et troublants de planètes lointaines, habitées par des entités mystérieuses et accueillantes. S’agit-il d’un appel d’une civilisation extra-terrestre ? Ou d’élucubrations fumeuses d’esprits malades ? Le sait-on vraiment à la fin de l’ouvrage, quand la déroute de la raison, individuelle et collective se termine en un invraisemblable chaos ?

Roma Æterna, 2004 ((en) Roma Eterna, 2003)
Et si l’Empire romain n’avait jamais disparu ? Voici l’histoire parallèle d’un Empire romain qui a connu bien des vicissitudes, des guerres et des crises politiques, mais qui n’a jamais cessé d’exister et de faire régner, avec quelques interludes sanglants, la Pax Romana. Le christianisme y est inconnu, ne serait-ce que parce que les Juifs n’ont jamais réussi à quitter l’Égypte des pharaons. Quelques siècles plus tard, un envoyé spécial de l’Empereur élimine un prophète d’Arabie avant qu’il ait eu le temps de fonder l’islam. La technologie évolue plus lentement que dans notre continuum. Vers l’an 2650 A.U.C. (Ab Urbe Condita : depuis la fondation de la Ville), qui correspond à la fin de notre XIXe siècle, le téléphone existe et l’automobile fait son apparition.

 

Cycle de Majipoor

Le Château de Lord Valentin, 1980 ((en) Lord Valentine’s Castle, 1980)
Valentin est un vagabond. Il porte le même nom que Lord Valentin, celui qui, avec le Pontife, règne sur l’immense monde de Majipoor. Amnésique, il erre avec une troupe de jongleurs à quatre bras. Il croit se souvenir pourtant qu’il est le vrai Coronal et que son esprit a été transféré dans ce corps par un usurpateur. Carabella la jongleuse le croit. Valentin mène alors sa petite troupe à travers les trois continents de Majipoor, à la quête de sa véritable identité.

qui sera suivi de :
Chroniques de Majipoor, 1983 ((en) Majipoor Chronicles, 1982)
Valentin de Majipoor, 1985 ((en) Valentin Pontifex, 1983)
Les Montagnes de Majipoor, 1995 ((en) The Mountains of Majipoor, 1995)
Les Sorciers de Majipoor, 1998 ((en) Sorcerers of Majipoor, 1996)
Prestimion le Coronal, 2000 ((en) Lord Prestimion, 1999)
Le Roi des rêves, 2002 ((en) King of Dreams, 2001)

 

« Nouvelles au fil du temps » – L’intégrale des nouvelles de Silverberg, parues en poche chez Folio SF
La nouvelle et la novella (genre typiquement anglosaxon, situé entre la nouvelle et le roman) ont toujours été un point fort chez Silverberg. Voici l’occasion de découvrir les multiples facettes de ses talents d’écrivain à peu de frais.
« Le Chemin de la nuit » Volume 1 [1959 – 1970]
« Les Jeux du Capricorne » Volume 2 [1971 – 1981]
« Voile vers Byzance » Volume 3 [1981 – 1987]

2 Commentaires

Classé dans Ecrivain, Fantasy, Roman, SF, Uchronie