Archives de Catégorie: Roman

Parmi

 

Chapitre 1

 

Elle se prénommait Jihane, mais ses amis l’appelaient Parmi.

Elle avait acquis ce surnom un soir de février, attablée au restaurant devant une assiette de ravioli gnudi.
Intriguée par le ravier en inox apporté par le serveur, elle s’était tournée vers sa mère pour lui demander:
« C’est quoi, M’man ? »
La réponse d’Ines avait été truculente:
« C’est du parmesan. Un fromage qui a du caractère, comme toi. N’en mets pas trop, c’est fort ! »

Elle n’avait bien entendu tenu aucun compte de cette injonction, profitant des rares moments de distraction d’Ines pour saupoudrer à qui mieux-mieux ses pâtes de cette poudre de perlimpimpin blême, jusqu’à les rendre en fin de compte impropres à la consommation.
Elle n’avait alors que trois ans, mais une personnalité déjà bien trempée. Elle serait, à dater de ce jour, Parmi.

Ce sobriquet avait l’avantage d’être cryptique. D’aucuns, parmi les moins physionomistes – son physique situait clairement ses origines sur l’autre rive de la méditerranée – la croyaient originaire du sous-continent indien. D’autres – affligés de difficultés d’audition, probablement – croyaient avoir zappé la fin de la phrase. Certains, enfin, la soupçonnaient de vouer un culte à Carlo Goldoni.

Il serait l’un des premiers à capter immédiatement le jeu de mot.


Chapitre 2

 

Firenze, Piazza della Repubblica, 21 Mai 1991.

« Mais qu’est-ce qu’elle fabrique à la fin, cette tête de linotte ? »

Le Caffè Gilli était bondé en ce samedi printanier, la clientèle essentiellement composée de familles s’octroyant une halte reconstituante entre les achats de l’après-midi et le restaurant ou la séance de cinéma du soir.

Elle ne remarqua donc pas le regard appuyé que lui adressait Bogdan en s’installant à une table voisine.

Ines jeta un nouveau coup d’oeil agacé à sa montre-bracelet. « Trois quarts d’heure qu’elle me fait poireauter : ça commence à bien faire ! »

Sa décision prise, elle tenta vainement d’attirer l’inattention d’un serveur, mais lorsque enfin ses ahans désespérés furent couronnés de succès, ce fut pour se rendre compte qu’elle n’avait pas assez d’argent sur elle pour payer l’addition. C’était au tour de Najat d’inviter ce samedi et elle ne s’était donc pas inquiétée outre mesure quand elle avait découvert que sa carte de crédit n’était pas dans son portefeuille.

Elle commençait à expliquer son problème au serveur, un grand efflanqué pourvu d’une moustache imposante, lorsqu’une voix profonde, un peu rauque, l’interrompit subitement :
« Si la ragazza n’y voit pas de mal, je me ferai un plaisir de la tirer d’embarras… »
Prête à dresser les ergots, elle se tourna brutalement vers l’intrus. Son geste brusque s’adoucit cependant au fur et à mesure que son cerveau enregistrait les formes et couleurs du kaléidoscope s’offrant à son regard giratoire.
Cheveux noir corbeau, front large, yeux bleu acier, nez épaté, épaules larges

  •  …Signor, balbutia-t-elle.
  • … Miroslav. Bogdan Miroslav, l’interrompit-il à nouveau, tout en lui tendant une main burinée, parsemée de touffes de poils noir jais.

Saisissant l’occasion d’échapper à ce regard bleu-azur, elle s’empara de la main tendue, signe universel de paix.

  • Ines. Senza accento.
  • Je vous demande pardon ?
  • Sur le « e ». Sans accent sur le « e ».
  • Je veillerai à m’en souvenir !
  • C’est vraiment très gentil de votre part, mais je ne puis vraiment accepter, monsieur … Miro… slavl ?
  • Miroslav, mais appelez-moi Bogdan, je vous en prie.
  • Soyez assuré que j’apprécie votre offre généreuse, Monsieur Bogdan, mais je ne peux…
  • Généreuse ?, la coupa-t-il. « Intéressée serait probablement un terme plus judicieux, Mademoiselle.
  • Intéressée ? Que voulez-vous dire ?
  • Eh bien, pour tout vous avouer, je comptais profiter de l’occasion qui m’est ainsi offerte de vous inviter à dîner en ma compagnie.
    Djihane partit d’un rire cristallin.
  • Eh bien, on peut dire que vous ne perdez pas de temps, Bogdan !, répliqua-t-elle.
  • Le temps est bien trop précieux pour être gaspillé… sauf avec une femme.
  • Puis-je vous inviter à manger le jour de votre convenance ?
  • Eh bien … pourquoi pas ? Quel jour vous arrangerait-il le mieux ?
  • Et pourquoi pas demain ?

 

Chapitre 3

 

Dimanche, 22 mai 1991.

Riiing riing

  • Pronto ?
  • Djihane ?
  • Si.
  • Bongiorno; c’est Bogdan.
  • Bonjour, Bogdan.
  • Je vous appelle pour voir si dix-neuf heures vous conviendraient ?
  • Totalmente !
  • Znamenit! Je vous donne l’adresse … vous avez de quoi noter ?
  • Une seconde … voilà !
  • (adresse) … Essayez de ne pas être trop en retard, je suis très impatient de vous revoir !
  • (rire)… Entendu.
  • A très bientôt, donc. Arrivederci !
  • Au revoir, Bogdan.

Click.

 

19h20, Piazza della Signoria.

Djihane trouva aisément une place de parking. Elle sortit de sa Fiat Panda, jeta un rapide coup d’oeil à la ronde et se dirigea vers le restaurant. Quelques minutes plus tard, perplexe, elle repêcha dans son sac à main son fidèle Nokia et composa le numéro de Bogdan.

  • Pronto ?
  • Bogdan, je pense qu’il y a erreur : il n’y a pas de restaurant à l’adresse que vous m’avez indiquée.
  • C’est la que vous vous trompez, ma chère ! il s’agit d’une des meilleures tables du quartier : la mienne !
  • Vous alors, vous ne manquez pas de culot! Vous vous imaginiez vraiment que, pour un premier rendez-vous, j’allais me rendre en victime expiatoire dans votre boudoir ?
  • Absolument pas, mais je fais les meilleures pappardelle sulla lepre de Florence et je tenais à vous en faire profiter. Je comptais d’ailleurs vous proposer de manger au jardin. Si cela peut vous rassurer, j’ai trois voisins qui ne manqueraient pas de vous venir en aide si mes bas instincts venaient à prendre le dessus sur mon cerveau, mais rassurez-vous : cela ne m’arrive que très rarement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Plume, Roman

Majken (5è et ultime partie)

ninni

 

Vers onze heures et demie, je dus m’interrompre pour m’habiller et prendre un repas digne de ce nom qui me donnerait assez d’énergie pour l’expérience d’entraînement intensif. En cinq heures, j’avais rempli trois pages et demie ; pas mal. Je les arrachai du bloc et les plaçai retournées dans une chemise en plastique sur le bureau à côté de l’ordinateur. Mon intention était de les taper au propre et de poursuivre l’histoire le lendemain.

J’allai à la Terrasse. Ils proposaient généralement des salades aussi savoureuses que copieuses. J’en choisis une avec du thon, des oeufs, des pois, du riz, de la laitue iceberg et des tomates, me servis un grand verre de jus de fruits fraîchement pressés et m’installai à mon emplacement préféré d’où l’on pouvait voir jusqu’à la mare aux nénuphars dans le jardin de Monet.
A cette heure, il n’y avait presque personne . Le restaurant se remplissait et devenait bruyant à partir de midi et demi. Je m’étais dit que j’y croiserais peut-être Majken étant donné qu’elle déjeunait habituellement tôt, mais elle n’était pas là et ne se montra pas.
Après mon repas, je gagnai le jardin d’hiver. Allongée dans l’herbe, je contemplai le ciel à travers le dôme de verre puis il faut temps pour moi de prendre l’ascenseur pour rejoindre ma séance d’entraînement. Je m’arrêtai au niveau 2 pour voir si Majken était dans son atelier. Je voulais lui dire que son tableau représentant le foetus malformé m’avait fourni l’inspiration pour me remettre à écrire. J’estimais qu’elle devait le savoir, que c’était important. Son atelier se situait entre une pièce de montage pour les films et un studio occupé par deux animateurs, Erik et Peder.
La porte de Majken était entrouverte. Je frappai sans obtenir de réponse si bien que je la poussai alors qu’une forte odeur d’huile de lin, de térébenthine et de poussière de charbon de bois m’envahit les narines.
– Majken ? lançai-je.
Aucune réponse. Des dessins et des peintures à moitié achevés étaient alignés le long des murs. Sur un chevalet au centre de la pièce une toile à peine commencée était posée. Des tubes de peinture, des pots avec des pinceaux propres et d’autres au couvercle vissé contenant probablement de l’huile ou de la térébenthine, deux palettes et des morceaux d’étoffe multicolores étaient entassés sur une petite table à côté du chevalet. Il y avait une pièce annexe équipée d’une kitchenette et d’un évier pour nettoyer le matériel. J’entrai, mais elle était également vide. J’avais un peu l’impression de fouiner et d’envahir l’espace privé de Majken, ce que je faisais, en réalité. Après m’être assurée qu’elle n’était pas là, je me hâtai donc de sortir.
En me dirigeant vers les ascenseurs, je passai devant le studio des animateurs et frappai à leur porte.
– Oui ? entendis-je.
Lorsque j’entrai, Erik et Vanja étaient assis sur un canapé éculé coincé entre une table de dessin et un bureau informatique, entouré d’un fatras de carnets, de crayons et de morceaux de craie abandonnés partout sur les meubles et le sol. Ils buvaient du café. Le bras d’Erik reposait sur les épaules de Vanja. Peder n’était pas là.
– Avez-vous vu Majken ?
– Pas depuis un moment, précisa Erik. Elle est peut-être partie donner du sang. Est-ce que je dois lui transmettre un message si elle revient ?
Je répondis que ce n’était pas nécessaire, car j’étais à peu près sûre de la croiser au H3 le soir. Puis je les quittai et poursuivis jusqu’aux ascenseurs pour me rendre à ma séance d’entraînement. Je ne pensai plus à Majken avant la fin des exercices de la journée, soit quatre heures sur un rameur. Je rentrai à la section H3 épuisée, les avant-bras tremblants. La porte de l’appartement de Majken était entrouverte, exactement comme celle de son atelier à midi, à la différence près que je distinguais des voix à l’intérieur, au nombre de deux, dont aucune n’appartenait à Majken.
Mes jambes commencèrent à trembler elles aussi et, sur ces jambes vacillantes qui menaçaient de céder sous mon poids, j’avançai jusqu’à la porte et l’ouvris en grand.
Dick et Henrietta bavardaient comme si de rien n’était tout en farfouillant dans les affaires de Majken, Henrietta avec un sac-poubelle noir à la main et Dick poussant une grande boîte métallique montée sur roulettes qui m’évoqua les chariots utilisés dans les hôpitaux pour transporter les patients décédés, mais de plus petite taille et profonde.
Dick fut le premier à remarquer ma présence sur le seuil.
– Oh, mon Dieu ! dit-il en s’adressant à Henrietta tout en me fixant. On dirait que nous avons oublié de verrouiller la porte.
– Oh, mon Dieu ! répéta Henrietta.
Elle posa son sac, vint vers moi, me prit les bras en penchant la tête de côté, s’apprêtant sans doute à prononcer quelque parole chaleureuse et réconfortante. Cependant, je ne voulais rien entendre et je m’arrachai à son étreinte, tournai les talons et me précipitai dans mon appartement, claquant la porte de toutes mes forces avant de la verrouiller – ce geste était essentiellement symbolique puisque tous les membres du personnel possédaient un passe-partout qui leur donnait accès à l’ensemble des logements des résidents.
Je restai alors figée derrière la porte, ne sachant où diriger mes pas. Pour la première fois, les caméras de surveillance me dérangèrent vraiment. Manger, dormir, lire, écrire, regarder la télé, parler au téléphone, se brosser les dents, se curer le nez ou les oreilles, prendre une douche, pisser ou déféquer, changer son tampon : passe encore de faire tout cela en étant observée, mais pourquoi ces bâtards devraient-ils voir ça, suppliai-je.
Ca … Mes jambes finirent par céder et je m’écroulai. Impuissante, sur le sol, restant juste là,immobile, appuyée contre la porte, incapable de me maîtriser ou même de contrôler le volume de ma voix : je hurlai telle une bête blessée à mort.

 

extrait tiré de « L’unité », de Ninni Holmqvist.

 

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Majken (Quatrième partie)

Avis aux habitués du site : je suis désolé du retard pour la suite de cette série d’articles. Pris que j’étais par ma passion pour ce livre – qui est une de mes plus belles découvertes de ces dix dernières années – je l’ai prêté à une amie (qui l’a adoré), en oubliant de prendre note des cinq pages manquantes pour la conclure. Ayant maintenant récupéré ce précieux opuscule, je peux enfin dévoiler, aujourd’hui et demain, les deux derniers épisodes du « mystère Majken » et une critique en profondeur de l’ouvrage dans son entièreté suivra dans la semaine.

Mais, trêve de bavardages : reprenons où nous en étions resté …

 

Je fus réveillée par un coup de feu. Je me redressai en sursaut et regardai autour de moi, à moitié endormie. Il ne faisait pas encore tout-à-fait jour. On était lundi et deux semaines s’étaient écoulées depuis l’exposition.
Un coup de feu ? Etait-ce possible ? Peut-être avais-je rêvé. Ou quelqu’un, un de mes voisins, avait claqué une porte. Mais pourquoi quelqu’un claquerait-il une porte en pleine nuit ? Le bruit pouvait-il provenir de l’extérieur ? J’ignorais ce qu’il pouvait y avoir au-delà des murs de l’Unité. S’agissait-il d’un village, d’une ville ? Ou d’une forêt ? D’une zone industrielle ? Je ne savais pas non plus si l’un des murs de mon appartement donnait sur l’extérieur, si c’était un mur de façade. Le bruit que j’avais entendu – coup de feu, craquement, détonation – aurait pu être une bombe, un camion transportant des matières inflammables percutant un autre véhicule, provoquant une fuite de gaz explosive. Un feu digne des flammes de l’enfer accompagné d’épaisses fumées noires s’était peut-être déclaré « dehors ». Nocif. Etais-je en danger ? Etions-(it)nous(it) en danger ? Probablement pas. Au bout du compte, je décidai que je devais avoir rêvé et m’efforçai de me rendormir, ce qui se révéla toutefois impossible. J’étais totalement éveillée. Je me levai donc, préparai du café et retournai au lit avec une tasse. Je restai assise sous la couette à observer l’aube artificielle qui pointait, cette lumière qui ressemblait tant à la vraie filtrant tant à la vraie filtrant à travers les interstices des cloisons, tandis que j’avalais mon café du matin.
Je me sentais presque à la maison. C’était ainsi que mes journées commençaient. Enfin, en réalité, elles débutaient par l’enfilage d’un pantalon chaud et d’une veste moletonnée au-dessus de mon pyjama. J’enfonçais également une sorte de chapka sur ma tête et je sortais faire une promenade somnolente avec Jock. Après ça, en rentrant, je buvais mon café au lit pendant que le jour se levait. Mon bloc-notes à proximité.
J’allumai la lumière, ouvris le tiroir du chevet et pris l’enveloppe contenant les photos de Nils, de Jock et de ma famille, je sortis mon bloc-notes et mon style favori. Je n’avais pas regardé les photos depuis mon arrivée et je doutais de jamais le faire; je rangeai l’enveloppe, m’efforçant de ne pas y penser.
Je commençai alors à écrire, pas mon roman cependant. je me lançai dans une nouvelle sur une femme célibataire de quarante-cinq ans donnant naissance à un bébé malformé, semblable à celui du tableau de Majken, même si dans mon récit l’enfant n’était pas un foetus, mais un nourrisson. Complètement développé et né à terme bien qu’ayant de graves malformations. De grandes parties de son cerveau manquaient, comme si elles avaient été effacées. Seules les zones responsables de la faim, de la soif et de certaines fonctions corporelles comme la déglutition et le fait de vider sa vessie fonctionnaient. Il était impossible de savoir si l’espérance de vie de l’enfant se chiffrait en semaines, en jours ou en heures. Par ailleurs, s’il survivait à la période extrêmement critique, il serait selon toutes probabilités totalement sans défense, dépourvu de vision, d’ouïe, d’odorat, de goût et de sens du toucher, privé de la capacité de reconnaître d’autres pers3onnes ou d’entrer en relation avec elles. Un fardeau épuisant qui nécessiterait une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre durant toute sa vie; la mère ne parviendrait jamais à assurer les soins dont il aurait besoin sans une aide massive de la société. Les questions qui se posaient étaient les suivantes : cette mère doit-elle être considérée comme un parent dans le sens pratique et concret du terme ? Doit-elle être déclarée nécessaire ? Auquel cas, on pouvait s’interroger : une personne est-elle nécessaire si elle donne naissance à un enfant incapable d’établir un lien avec elle et qui ne pourra jamais apporter aucune contribution à la société ?

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Une radio héroïque

Attention !

Chef-d’oeuvre en vue !

J’ai l’honneur de vous présenter Monsieur Charles Bukowski (né Heinrich Karl Bukowski, 16 août 1920 – 9 mars, 1994) – poète, romancier et auteur de nouvelles, numéro 2 dans ma shortlist d’auteurs préférés (c’est Charles De Lint qui est numéro 1, pour ceux et celles d’entre vous qui l’ignoreraient encore).

Il atteint, dans le texte en prose qui suit, un niveau extraordinaire de maîtrise, d’inspiration ironique, … je vais m’arrêter là : à vous de travailler un peu, non mais ! Vous voulez aussi qu’un oiseau tout rôti vous tombe dans la bouche ? Ah que nenni !

Ce qui est évident, c’est que Bukowski, à ce moment de sa vie, a atteint la plénitude du bonheur.

Ce qui n’a pas du lui arriver souvent. Bien moins qu’à moi en tous cas, verni que je suis !

Et cela me cause d’immenses regrets !

Quand je vois le niveau de perfection technique (mise en page, syntaxe – ou absence de ! – , sensibilité et capacité à l’exprimer dans tous les détails …) qu’il arrivait – à force de travail acharné pendant plusieurs dizaines d’années – qu’il arrivait à atteindre lorsqu’il était tout simplement et très brièvement heureux, je hais les américains pour m’avoir privé de toutes ces perles en gestation qu’il abritait, souvent à son corps défendant.

Et j’enrâge !Charles BukowskiJe vous souhaite une très agréable lecture, chers amis des Lectures (copyright Terminus Est, AKA le gestionnaire de ce site).

 

Une radio héroïque

c’était au premier étage sur Coronado Street

j’avais l’habitude de me soûler

et de lancer la radio par la fenêtre (1)

pendant qu’elle marchait, et, naturellement, (2)

elle cassait le carreau de la fenêtre

et atterrissait sur le toit

où elle continuait à jouer (3)

et je disais à la femme qui vivait avec moi :

ah, quelle radio merveilleuse ! (4)

 

le lendemain matin j’ôtais la fenêtre de

ses gonds

et la portais au bas de la rue

chez le vitrier

qui remplaçait le carreau.

 

je lançais cette radio par la fenêtre

chaque fois que j’étais soûl

et elle atterrissait sur le toit

où elle continuait à jouer

une radio magique

une radio héroïque

et chaque matin je reportais la fenêtre (5)

chez le vitrier.

 

je ne me souviens pas exactement comment ça s’est terminé

mais je me souviens

qu’on a fini par déménager.

il y avait une femme au rez-de-chaussée qui

jardinait en maillot de bain

et son mari se plaignait qu’il ne pouvait pas dormir

à cause de moi

alors on a déménagé (6)

et dans l’autre appartement

ou j’ai oublié de lancer la radio par la fenêtre

ou je n’en avais plus

envie. (7)

 

je me souviens que la femme qui jardinait

en maillot de bain me manquait (8)

elle creusait avec son déplantoir

elle avait les fesses en l’air (9)

et j’étais assis à la fenêtre

et je regardais le soleil briller dessus (10)

 

aux accents de la musique (12)

 

(1) Réaction du lecteur : « What the f*ck ? » réaction de l’auteur : « Target acquired ! »

(2) Réaction du lecteur : « Whaaat ? » réaction de l’auteur : « Come here, my love ! », copyright « This Mortal Coil », 1986.

(3) Réaction du lecteur : « What ? » réaction de l’auteur : « I’m bored, now ! »

(4) Réaction du lecteur : Ooooooh !

(5) Nota : il est prêt à payer le remplacement d’une fenêtre presque tous les jours, en échange d’un numéro de magie de la radio

(6) Nota : probablement viré par son proprio

(7) Nota : quelle chute brillantissime !

(8) réaction du lecteur : Ooh !

(9) réaction du lecteur : Ah ?

(10) Nota : plus aucun doute, il est Heu-reux ! Et assurément fou amoureux de la femme qui partage sa vie à ce moment-là.

(12) Nota : vous n’aurez même pas droit à un oint final, tiens ! Et grand merci, Charles : nous partagions, hélas!, cet amour de la musique, qui nous a sûrement sauvé du suicide plus d’une fois !

PS : une question que je me pose et à laquelle vous avez peut-être une réponse à m’apporter : pensez-vous que la radio symbolise quelque chose ? Et si oui, alors quoi 

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Fast-food

J’ai amené ma copine à ta dernière lecture de poésie,

elle dit.

et alors, et alors ? je demande.

elle est jeune et jolie, elle dit.

et ? je demande.

elle ne peut pas te

blairer.

 

puis elle s’allonge sur le canapé

et retire ses

bottes.

 

je n’ai pas de très belles jambes,

elle dit.

 

parfait, je pense, je n’ai pas de très beaux

poèmes; elle n’a pas de très belles

jambes.

 

un partout.

 

Charles Bukowski.

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Toi, Ta Bière et Ta Célébrité

  • Que feras-tu quand tu ne pourras plus boxer ?
  • Bon Dieu, nous aurons assez de fric pour faire c’qu’on aura envie de faire.
  • Sauf s’aimer, peut-être.
  • J’devrais peut-être apprendre à lire Cosmopolitan, enrichir mon esprit.
  • Ca serait pas un mal.
  • Va te faire foutre.
  • Quoi ?
  • Va te faire foutre.
  • Eh bien, c’est quelque chose que nous n’avons pas fait depuis un bon bout de temps.
  • Y a des types qui aiment baiser des emmerdeuses, moi pas.
  • Je suppose que Pattie n’est pas une emmerdeuse ?
  • Toutes les femmes sont des emmerdeuses, mais t’es la championne.
  • Alors, pourquoi ne te recolles-tu pas avec Pattie ?
  • Parce que tu es là. Je ne peux héberger qu’une putain à la fois.

(Au sud de nulle part, Charles Bukowski)

 

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Maladie d’amour

Tout était très calme le matin et j’ai pensé : c’est sympa, ils l’ont emmené à l’hôpital ou à la morgue [il parle de son propriétaire malade]. J’vais peut-être enfin pouvoir chier. J’me suis habillé pour aller aux toilettes et j’ai pas raté mon coup. Puis j’suis retourné à la chambre et j’ai redormi un peu.

J’ai été réveillé par des coups sur la porte. Je me suis assis et j’ai répondu : « Entrez ! » avant de réfléchir. C’était une femme tout de vert vêtue. Le corsage était décolleté, la jupe moulante. Elle ressemblait à une actrice de cinéma. Elle est restée là à me regarder pendant un moment. J’étais assis, en slip, tenant la couverture devant moi. Chinaski, le grand amant. Si j’étais un homme, j’ai pensé, j’la violerais, j’lui mettrais le feu dans la culotte, je l’obligerais à me suivre par le vaste monde, je ferais monter des larmes dans ses yeux avec mes lettres d’amour écrites sur du papier de soie rouge.

(Charles Bukowski, « Factotum », page 129).

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Dow Jones en baisse

Quand on rencontre leurs yeux pour la première fois ils sont tout compréhensifs; les rires pullulent comme des puces de mer; puis, Seigneur, le temps s’écoule et les fuites apparaissent. Elles présentent des EXIGENCES. Et ce qu’elles exigent est contraire à tout ce que vous êtes, ou pourriez être.

Bizarre est la pensée qu’elles n’ont jamais rien lu de ce que vous avez écrit, pas lu du tout, ou pire, si elles l’ont fait, elles sont venues pour vous SAUVER. Ce qui signifie vous rendre comme les autres, entre-temps, elles vous sucent jusqu’à la moelle et vous enroulent dans un million de toiles d’araignée, et comme vous êtes une personne sensible vous ne pouvez pas vous empêcher de vous rappeler les bons moments ou les moments qui vous semblaient bons.

Vous vous retrouvez de nouveau seul dans votre chambre à vous empoigner les tripes en disant, oh, merde, non, ça va pas recommencer.

On aurait du savoir.
Peut-être qu’on voulait une chance barbe à papa, peut-être qu’on croyait. Quelles saloperies.
On croyait comme les chiens croient.

(Charles Bukowski)

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

Majka (3è et avant-dernière partie)

La galerie était, comme c’est généralement le cas, claire et aérée – un parquet ciré, des murs blancs, un plafond haut – et il faisait jour alors que c’était le soir. Majken était avant tout une artiste travaillant sur le visuel, l’exposition se composait essentiellement de tableaux, colorés et figuratifs. Cependant, tout au fond du hall lumineux, il y avait un mur peint en noir. Il était percé d’une porte dissimulée sous une lourde teinture noire. Au-dessus de celle-ci étaient accrochées de grandes lettres au néon bleu indiquant ICI.

En s’approchant, on entendait, très faiblement, une voix qui murmurait à l’intérieur. Elle était aguichante et possédait un côté méditatif et magnétique et je fus attirée vers la porte. Je repoussai légèrement le rideau et plongeai le regard dans l’obscurité compacte. J’entrai et laissai lma tenture retomber sur moi. Je demeurai immobile dans la pénombre, attendant que mes yeux s’y accoutument et après quelques instants, je discernai une faible lueur bleuâtre plus loin.

J’avançai avec précaution dans sa direction et celle du murmure et, immédiatement, je distinguai non pas une voix mais deux. Ou peut-être trois, voire davantage, c’était difficile à déterminer. Elle émanaient de l’obscurité, diffuses. A des distances variables de moi, elles surgissaient et disparaissaient, s’enchaînant parfois ou se couvrant les unes les autres. Les voix étaient insistantes, mais d’une manière agréable, ni courroucées ni vindicatives. Il était impossible de distinguer ce qu’elles disaient, mais j’avais l’impression qu’elles m’appelaient – enfin, pas précisément moi, bien sûr, mais en tant que visiteuse. Le sol sous mes pieds semblait doux et silencieux comme de la moquette et je n’entendais pas mes propres pas. Je ne voyais rien non plus, à l’exception de la lueur bleuâtre tout au fond; seule une obscurité m’entourait et j’avais l’impression de me déplacer dans une sorte de tunnel. Au bout d’un moment, j’eus également la sensation qu’il y avait plusieurs personnes autour de moi. Je ne distinguais rien, mais de temps à autre il me semblait percevoir une respiration qui n’était pas la mienne ou sentir un léger mouvement de l’air comme si quelqu’un passait à côté de moi sans que j’en aie la certitude.

Les voix qui murmuraient devinrent de plus en plus nombreuses au fil de ma progression. Elles ne se firent pas plus fortes, c’était moi qui me rapprochais d’elles. Je dépassai des voix isolées, les laissant derrière moi, seulement pour m’approcher d’autres. Soudain, je me retrouvais encerclée par ces murmures, chuchotants et aguichants. Au début, c’était des voix d’hommes et de femmes. Cependant, après quelque temps, je distinguai aussi une voix d’enfant, plus stridente et haut perchée, ça et là.

La lueur bleue devant moi gagna en intensité et en taille. Je me rapprochais toujours plus, la température fraîchissait à présent et une odeur de terre humide me parvint comme si j’entrai dans une caverne. En m’y enfonçant, au milieu de toutes ces voix, je perçus au loin quelque chose qui dégoulinait puis l’écho de pas lents. L’ensemble produisait un effet vraiment apaisant : les sons, la pénombre, l’odeur de la terre et la fraîcheur. Je sentais littéralement mon coeur ralentir et adopter un rythme plus paisible. Mes bras, mes épaules et ma nuque me semblaient agréablement détendus. Mes pas aussi se firent plus lents et légers, comme si je marchais au ralenti. J’étais parfaitement calme. Mon cerveau pesait de tout son poids à l’intérieur de ma boîte crânienne – pour la première fois de ma vie, j’avais conscience de son poids. Il était là, lourd et sielncieux. Il ne pensait pas, n’avait pas d’opinions, n’argumentait pas, n’analysait pas. Il se contentait de contrôler mes fonctions corporelles et mes organes sensoriels et je ne pense pas que mes sens aient jamais été aussi aiguisés. Dans cet état très lucide, hautement réceptif et pourtant incroyablement détendu, je pénétrai dans une pièce ovale aux murs noirs recouverts de grands vitraux tandis que mes pas résonnaient sur un sol en marbre. Il y avait manifestement des gens ici et c’était leurs pas que j’avais entendus, accompagnés de leurs voix et de ce bruissement d’eau.

Les gens étaient des ombres noires, se déplaçant comme mues par une transe. L’écoulement était devenu plus perceptible, plus proche, les voix chuchotaient comme avant, certaines à proximité, d’autres plus lointaines, des voix d’enfants et des voix d’adultes, femmes et hommes, et les mots étaient impossibles à discerner. L’obscurité régnait ici aussi, mais les vitraux aux motifs abstraits bleus et turquoise étaient illuminés. A leur faible lueur, je distinguais, en plus des silhouettes bougeant lentement dans la pièce, une grande pierre arrondie, à peu près de la même hauteur que le garrot d’un petit poney ou d’un grand chien, au centre de la salle. D’un endroit situé quelque part en hauteur une goutte d’eau tombait à intervalles réguliers, peut-être toutes les cinq ou six secondes, droit dans un creux au sommet de la masse. Il était rempli et l’eau ruisselait le long du bloc, s’accumulant dans un socle compact noir à sa base.

Je demeurais là à contempler les gouttelettes tomber et l’eau qui recouvrait la pierre tel un voile translucide, jusqu’à ce que je prenne conscience de la chaleur d’un corps à côté de moi et relève le regard. C’était Majken en personne. Elle m’adressa un signe de tête sans rien dire. Je le lui rendis. Le blanc de ses yeux brillait à la lueur bleuâtre des vitraux; ses cheveux avaient leur lustre blond cendré nocturne et paraissaient vraiment doux et soyeux, comme de l’angora, et spontanément, je levai la main et les caressai avec délicatesse et lenteur du bout des doigts – avant de les laisser glisser sur sa nuque et le long de sa colonne. Arrivée au bas de son dos, je m’arrêtai et retirai lentement ma main.

A cet instant, je sentis quelqu’un me faire la même chose, oui, précisément : quelqu’un parce que ce n’était pas Majken, mais une personne se tenant juste derrière moi et déplaçant délicatement le bout de ses doigts du sommet de mon crâne sur mes cheveux puis le long de ma nuque et de mon dos jusqu’à la base de ma colonne avant de disparaître. Je me retournai, mais pas assez vite pour voir de qui il s’agissait. J’entendis uniquement l’écho de pas feutrés s’éloignant et se fondant dans l’obscurité.

(L’unité, Ninni Holmqvist)

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

La suite (avec quelques jours de retard, désolé)

The present writer bears the name of Brauxel at the moment and runs a mine which produces neither potash, iron, nor coal, yet employs, from one shift to the next, a hundred and thirty-four workers and office help in galleries and drifts, in stalls and crosscuts, in the payroll office and packing house.

In former days the Vistula flowed dangerously, without regulation. And so a thousand day labourers were taken on, and in the year 1895 they dug the so-called cut, running northward from Einlage between Schiewenhorst and Nickelswalde, the two villages on the delta bar. By giving the Vistula a new estuary, straight as a die, this diminished the danger of floods.

The present writer writes the name of Brauksel in the form of Castrop-Rauxel and occasionnally of Häksel. When he’s in the mood, Brauxel writes his name as Weichsel, the river which the Romans called the Vistula. There is no contradiction between playfulness and pedantry; the one brings on the other.

The Vistula dikes ran from horizon to horizon; under the supervision of the Dike Commission in Marienwerder, it was their business to withstand the spring floods, not to mention the St. Dominic Day floods. And woe betide if there were mice in the dikes.

The present writer, who runs a mine and writes his name in various ways, has mapped out the course of the Vistula before and after regulation on an empty desktop : tobacco crumbs and powdery ashes indicate the river and its three mouths; burnt matches are the dikes that hold it on its course.

Many many sunsets ago; here comes the Dike Commissioner on his way from the district of Kulm, where the dike burst in ’55 near Kokotzko, not far from the Mennonite cemetery – weeks later the coffins were still hanging in the trees – but he, on foot, on horseback, or in a boat, in his morning coat and never without a bottle of arrack in his wide pocket, he, Wilhelm Ehrenthal, who in classical yet humourous verses had written that ‘Epistle on the Contemplation of Dikes’, a copy of which, soon after publication, was sent with an amiable dedication to all dike keepers, village mayors, and Mennonite preachers, he, here named never to be named again, inspects the dike tops, the enrockment and the groins, and drives off the pigs, because according to the Rural Police Regulations of November 1848, Clause 8, all animals, furred and feathered, are forbidden to graze and burrow on the dike.

The sun goes down on the left, Brauxel breaks a match into pieces : the second mouth of the Vistula came into being without the help of diggers, on February 2, 1840, when in consequence of an ice jam, the river broke through the delta bar below Plehnendorf, swept away two villages, and made it possible to create two new fishing villages, East Neufähr and West Neufähr. Yet rich as the two Neufährs may be in tales, gossip, and startling events, we are concerned chiefly with the two villages to the east and west of the first, though most recent, mouth : Schiewenhorst and Nickelswalde were, or are, the last villages with ferry service to the right and left of the Vistula cut; for five hundred yards downstream the sea still mingles its 1.8 percent saline solution with the often ash-grey, often muddy-yellow excretion of the far-flung republic of Poland.

Brauxel mutters conjuring words : ‘The Vistula is a broad stream, growing constantly broader in memory, navigable in spite of its many sandbanks…’ – moves a piece of eraser in guise of a ferry back and forth across his desk top, which has been transformed into a graphic Vistula delta, and, now that the morning shift has been lowered, now that the sparrow- strident day has begun, puts the nine-year old Walter Matern – accent on the last syllable – down on top of the Nickelswalde dike across from the setting sun; he is grinding his teeth.

 

(Dog Years, Günter Grass).

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman