Archives mensuelles : juin 2015

La Chrysalide (1ère partie)

Mai 2013

Cela fait maintenant cinq ou six ans que je travaille exclusivement à La Marionnette, un café bruxellois proche des étangs d’Ixelles, réputé pour son look suranné, sa déco « originale » (on se croirait chez un brocanteur) et sa bonne zique. La clientèle y est principalement constituée d’un mélange hétéroclite d’étudiants d’art et de marginaux et intellectuels de tous âges.

Depuis deux ans, la fille du patron, L., est tout doucement en train de « reprendre la boutique » et le café marche de mieux en mieux. En plus des transformations effectuées, qui ont rajouté un étage plus cosy au rez-de-chaussée déjà spacieux, reconfiguré les toilettes (qui en avaient bien besoin), ajouté un fumoir, etc., des concerts et DJ sets ont été ajoutés aux activités récurrentes du lieu, ce qui change pas mal du club de Go du lundi ! Et je dois dire que la première fois que j’ai vu des jeunes filles danser sur les bancs – heureusement robustes – je n’en croyais pas mes yeux : jamais je n’aurais imaginé assister à un tel spectacle sous l’égide de
J-M!

Mais la corollaire de tout ceci, c’est que la clientèle a énormément rajeuni (et s’est aussi quelque peu embourgeoisée). Très content tout d’abord des transformations apportées, de l’audace de L. – qui, en plus de gérer les commandes, l’agenda des concerts, le nouveau site Facebook, fait aussi la cuisine le midi – je me sens de plus en plus déphasé derrière le bar face à une clientèle dont la moyenne d’âge fait trente ans de moins que moi. J’ai aussi commencé à travailler beaucoup plus souvent la journée, ce qui ne fait pas de mal à mes artères vieillissantes, mais l’adaptation à ces nouveaux horaires ne se passe pas sans mal.

Cela fait donc huit mois que je traîne la patte pour aller au boulot. Moi qui sortais faire la bringue deux à trois fois par semaine, j’ai mis trois fois les pieds dans un bar durant cette période : après le boulot, je vais faire mes courses, rentre chez moi, mange, puis me met au lit pour y regarder des séries télé, lire ou glander, en attendant que le sommeil me prenne enfin. Le matin, je me lève le plus tard possible, me douche, me change, prend un café et part travailler.

Mais aujourd’hui, je décide de ne pas rentrer tout de suite, préférant faire un tour du côté de la Porte de Namur. Et la chance est avec moi, car une de mes barmaids favorites est de service. Comme elle est surchargée de boulot, je lui file un petit coup de main, discute avec elle, me fait inviter par des clients jusqu’ici inconnus à partager leur spliff et m’éternise sur les lieux. Je rentre donc chez moi fort tard, dort très bien et, le matin venu, me sens nettement plus en forme que depuis des mois.

Dix jours plus tard, je n’ai toujours pas dessaoûlé. Il est tard, je suis sur mon lieu de travail, passablement émêché, quand les deux jeunes de service me demandent de l’aide pour gérer un client massif, qui a lui aussi abusé de la dive bouteille. Le reconnaissant, je leur dis que je m’en charge et me dirige vers lui. Nous devisons et il me confie que sa femme l’a plaqué, je l’apaise, il quitte le bar et, le problème ainsi résolu, je me réaccoude au comptoir. Mais peu après, l’un des barmen me signale que le même client est revenu s’attabler (je lui tourne le dos), et je me dirige vers sa table, un peu énervé de le voir installé en compagnie de sa nana ! La discussion reprend sur un ton plus vif que la dernière fois, je décide de le mettre dehors, mais le gaillard est plus que costaud, je suis plus qu’imbibé et il faut bientôt que les barmen me viennent en aide, vu que je suis à terre en train de me prendre une branlée.

L’intrus finalement éjecté et l’adrénaline ayant (un peu tard) dissipé les vapeurs méphitiques de mon cerveau embrumé, j’assiste à l’arrivée du fils du patron, T., venu relever un des deux jeunôts de service. Je le vois rire au récit des mésaventures de la soirée au moment où je décidais de lever le camp. Enervé par la douleur de mes côtes et de mon épaule droite, maintenant bien perceptible, je remercie les barmen une dernière fois pour leur intervention, mais ne peut m’empêcher d’adresser à T. un cinglant : « Par contre, toi, je ne te félicite pas ! »

Le lendemain au réveil, je réalise deux choses :
1) Je me sens totalement incapable d’aller travailler dans mon état : mon bras droit et mon torse sont bleus et douloureux, mes mains écorchées par les coups rendus.
2) Et de toute manière, je n’ai probablement plus de boulot : J-M est un papa gâteau, j’ai insulté son fils devant une centaine de clients. Entre famille et employé, son choix sera vite fait, malgré toute l’estime réciproque que nous nous portons.

Je décide donc de passer à La Marionnette dès son ouverture pour raconter à L. les événements de la veille, lui annoncer mon indisponibilité pour les jours à venir et vérifier que cela vaut encore la peine que je m’en soucie.

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Baudelaire : Être toujours ivre

J’ai eu récemment l’occasion d’écrire une « introduction à Baudelaire », destinée à un public de prime abord peu enclin à lire de la poésie. Pour un peu aider à faire passer la pilule, j’ai décidé de ne pas parler de la vie de Baudelaire, de l’aspect technique de son écriture, ou d’autres données aisément accessibles sur le web et dans de multiples ouvrages, mais de me contenter de leur expliquer mon ressenti, en choisissant des textes courts et relativement accessibles. J’imagine que cet article pourra aussi intéresser certains d’entre vous.

La recherche de l’ivresse, seule solution pour oublier le grand ennemi

Un des grands thèmes récurrents chez Baudelaire est le besoin pour chacun de se trouver une « drogue » capable de lui faire oublier la proximité de la mort. Je laisse Serge Reggiani nous en parler…

Ce qui me parle : l’aspect « Carpe Diem » – mis au goût du jour – contenu dans le message du poète; l’ironie anticléricale soujacente, particulièrement mise en évidence par Reggiani (oui, je suis très anticalotin !).

Forcément, le temps, inexorable et impitoyable, est aussi souvent abordé, par exemple dans …

L’horloge

HORLOGE ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : *Souviens-toi !* – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi,
Le jour décroît; la nuit augmente; *souviens-toi !*
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

PS : j’ai sué pour retranscrire ce texte à la virgule près, ce qui, dans ce cas-ci, n’était pas évident à accomplir dans le brouhaha d’un bouge mal famé. Toutes les majuscules, guillemets et bizarretés de ponctuation sont donc *voulues* par Baudelaire. A vous de voir ce que vous apporte (ou pas) le fait d’en être conscient…

Ce qui me parle : Particulièrement les 6 vers commençant par « Les minutes, mortel folâtre … », mais j’avoue que le reste n’est pas mal non plus (la voix d’insecte de la Seconde, l’aiguille de l’horloge qui devient un doigt menaçant, …)

Et, Baudelaire ne s’en cache d’ailleurs pas, il a personnellement choisi l’ivresse, qu’il tire autant de ses écrits que du vin et des drogues, dont il fait souvent l’apologie, tant en vers qu’en prose. Un chapitre des *Paradis Artificiels* s’intitule d’ailleurs « Du vin et du haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité », et le même ouvrage contient aussi le « Poème du Haschisch ».
Evidemment, si le compagnon de virée est du beau sexe, c’est encore mieux !

Le vin des amants

Aujourd’hui l’espace est splendide !
Sans mors, sans éperon, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féérique et divin !

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture, (1)
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !

Mollement balancés sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,

Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trèves
Vers le paradis de mes rêves !

(1) calenture : délire fiévreux, typique des navigateurs des mers tropicales, probablement observé par Baudelaire lors de ses propres voyages.

Ce qui me parle : Comme souvent chez B., le rythme des mots et des rimes, très chaloupé, m’emporte. Le poète arrive aussi à transformer le cheval en vaisseau : on passe de « mors, éperon, bride » à « mollement balancés, tourbillon, nageant » (Baudelaire vouait un culte sans bornes à la grâce du corps féminin en mouvement et, par corollaire, à tout ce qui le lui rappelle, félins et navires entre autres). Cet amour des chevelures et des corps féminins en mouvement n’est clairement pas pour rien dans mon attirance pour Baudelaire, d’ailleurs.

Et bien sûr, parmi toutes les possibilités d’oublier le tic-tac du temps qui passe, il n’y a pas photo : c’est la femme qui remporte la victoire, avec plusieurs longueurs d’avance (manquerait plus que ça qu’elle perde, aussi !)

Le poison

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes,
Remplit l’âme au-delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers …
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!

Ce qui me parle : « Tout cela ne vaut pas les lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers … gouffres amers où je me désaltère » (WOW !), ainsi que la dernière strophe.

Et pour terminer, je vous propose d’écouter Serge Gainsbourg, reprenant « Le serpent qui danse » (1) en bossa nova, sans même devoir déplacer une virgule :

(1) Un des nombreux poèmes dédiés à ou inspiré par sa principale Muse (et amante), Jeanne Duval.

Ce qui me parle : La rythmique du poème, sa musique, son sens de la danse. C’est grâce à cette chanson que j’ai mémorisé mon premier poème de Baudelaire et, encore à ce jour, je suis incapable de le réciter sans erreur si le grand Serge ne vient pas à mon aide, dans un rôle de souffleur plutôt incongru … il reste, bien évidemment, l’un de mes textes préférés.

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Je suis amoureuse (Charles Bukowski)

Elle est jeune, dit-elle, mais regarde-moi, j’ai de jolies chevilles, et regarde mes poignets, j’ai de jolis poignets.

Oh mon dieu, je croyais que ça marchait, et elle recommence, chaque fois qu’elle téléphone, c’est à vous rendre fou, tu m’as dit que c’était fini, tu m’as dit que c’était terminé, écoute, j’ai vécu assez longtemps pour devenir une femme bien, pourquoi as-tu besoin d’une femme méchante ? Tu as besoin qu’on te torture, c’est ça ? Tu crois que la vie est pourrie et qu’on te traite comme une pourriture c’est logique, c’est ça ? Réponds-moi, c’est ça ? Tu veux qu’on te traite comme une merde ?
Et mon fils, mon fils allait venir te voir. Je l’ai dit à mon fils et j’ai laissé tomber tous mes amants. Je me suis dressée dans un café et j’ai crié « JE SUIS AMOUREUSE »
Et maintenant tu m’as rendue ridicule…

Je suis désolé, j’ai dit, sincèrement désolé.

Garde-moi, elle a dit, s’il te plaît garde-moi.

Je n’ai encore jamais fait ça, j’ai répondu. Ces ménages à trois …

Elle s’est levée et a allumé une cigarette, elle tremblait de partout. Elle a arpenté le sol, violente et folle. Elle était petite et frêle. Ses bras étaient minces, très minces, et quand elle a hurlé et s’est mise à me frapper je lui ai tenu les poignets et puis j’ai eu droit au regard : la haine, des siècles de haine à l’état pur. J’étais injuste, moche et écoeurant. Tout ce que j’avais appris l’avait été en vain. Il n’existait pas de créature plus immonde que moi et tous mes poèmes étaient bidons.

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Le papillon (2è partie)

Avril

Je ne pense pas qu’elle ait pris la mouche : elle continue à venir, en général l’après-midi ou en début de soirée, toujours accompagnée de son amie et colocataire. Fascinante, elle aussi, d’ailleurs. Plus forte, clairement, plus à même de se défendre, plus avancée dans le lent processus de guérison des blessures d’un passé, que je devine récent. Elle s’est teint les cheveux en violet dernièrement : Dieu sait qu’il en faut du courage pour oser faire cela, même dans un café où patron comme personnel font de leur mieux pour protéger les jeunes filles fragiles d’inévitables prédateurs.

Mais je n’ai d’yeux que pour Elle, évidemment. Et, ayant sciemment décidé d’éviter de La mettre à nouveau mal à l’aise par mes regards insistants, je profite du prétexte ainsi octroyé pour regarder, plus souvent que d’habitude, dans leur direction. Pendant ce temps, les autres clients et clientes, mes collègues, mon patron même – pourtant si clairvoyant d’ordinaire en ce domaine – semblent ne rien remarquer. Mais je pense qu’il est distrait par son attirance pour la colocataire. Il m’a d’ailleurs confié que c’est sur sa suggestion qu’elle s’est teint les cheveux. Histoire de noyer ses cauchemars dans une mer d’améthyste, peut-être? En tous cas, cela lui va comme un gant! Et tant que ça m’aide à camoufler mes sentiments pour Elle, je ne vais pas m’en plaindre, après tout…

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