Archives mensuelles : juillet 2014

Chercher Proust

Jacques Bartel a un problème : il est tombé amoureux de Proust dès l’adolescence. Sa mère le soupçonne d’être attiré par les hommes, son père, un manuel, a honte de son gout pout la littérature et il saoule tous ses condisciples et potentielles conquêtes en le citant à tout bout de champ. Après une brève expérience libidineuse au collège, il finit donc célibataire et chercheur proustien, dénigré dans ce milieu regorgeant de septuagénaires, jaloux de sa jeunesse. Par chance, il découvre qu’un ancien ami de son maître est toujours vivant et forme le projet de l’interroger, afin de publier une étude sur le sujet. Mais entre Mathilde, sa petite amie qui le terrorise, et les visites nocturnes de fantômes opposés à ses desseins, finira-t-il par arriver à ses fins ?

Mes premières lectures de La Recherche (1) étaient forcément imparfaites. Je ne comprenais pas tout, et souvent, la syntaxe de mon maître m’ensevelissait. Ecrasé par une phrase de dix lignes, je n’avais plus aucun repère. Je savais que lors d’une avalanche, une victime devait uriner pour retrouver la direction du sol et donc savoir si elle avait la tête en haut ou en bas. Dans mon cas, uriner ne m’était d’aucun secours, où était le sujet, où était le verbe, de quoi était-il question au juste ? A vrai dire, et comme tout lecteur qui se respecte, dans ces moments neigeux, je passais à la page suivante tout en faisant mine d’avoir compris le passage oublié. Je n’ai pas honte de dire que certaines pages sont restées pour moi, pendant des années, aussi obscures que le plus obscur des poèmes de Mallarmé. Et pourquoi peut-on entendre à la télévision, à la radio, des gens dirent qu’ils relisent Proust régulièrement ? Simplement parce que comme moi, ils ne l’ont pas lu entièrement, ils ne le relisent pas, ils le lisent. Pourquoi revenir vers quelque chose d’ardu ? Pour vérifier s’ils ont progressé intellectuellement depuis leur dernière rencontre avec La Recherche. Très souvent, la réponse est négative. « Ce n’est pas grave, se disent-ils, j’ai le temps, ces jours-ci je suis stressé, fatigué, au boulot, ça va pas trop, ma femme m’énerve, mes enfants aussi. Je reprendrai cette lecture plus tard. » Ansi, La Recherche perdure …

(1) « A la recherche du temps perdu ».

Quand l’ANPE vous déniche un emploi, c’est une mission, cela fait tout de suite mieux, plus aventurier. D’ailleurs, lorsque mon conseiller me parla de ma première mission, je m’imaginais déjà en Indiana Jones français… et j’atterris chez un charpentier.

Dans la bibliothèque de l’association règnait d’ordinaire un silence mortifère, je décidai d’y remédier en téléphonant, chantonnant, sifflotant, en mâchant du chewing-gum comme une coiffeuse de bas-étage. Mes collègues appareillés en sonotone dernier cri furent rapidement exaspérés par ce brouhaha qui, soit dit en passant, n’aurait pas réveillé un nourisson fraîchement endormi. Le problème avec les anciens, c’est qu’ils exaggèrent tout et surtout ceux-là, habitués qu’ils étaient à vivre avec des fantômes. Ils devaient être les recordmen mondiaux des plaintes pour tapage diurne et nocturne.

Chercher Proust, Michael Uras, Le Livre de Poche, 210 p., 6,10 €

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Julos Beaucarne : Le lac

Cette chanson – car c’en est une – est extraite de l’album « Front de libération des arbres fruitiers ».

JULOS

« Ô lac, l’année à peine a fini sa carrière
Et près des flots chéris
Qu’elle devait revoir… »
C’est terrible, j’ peux pas continuer c’ poème tellement…
Tellement ça m’ prend aux tripes là

Celui qui a écrit ça, il s’appelait Alfred
C’était un poète
Parce que, vous savez, les poètes, ils s’adressent aux choses comme si c’était des gens

« Ô lac » qu’il dit
Allez-vous, commun des mortels, parler à un lac ?
On va vous prendre pour un louf, pour un maf, pour un maboule, un trois-quarts d’ sot !
Mais les poètes, ils peuvent faire ça
Ils ont la permission

« Ô lac, l’année à peine a fini sa carrière »
Quel rythme là-dedans, on dirait du rock !
Attention, hein, quand il dit « L’année a fini sa carrière »
Il ne veut pas parler d’une carrière de pierre de France, d’Écaussine ou de Gobertange
Il veut simplement dire que l’année est terminée, enfin

Mais s’il avait dit « L’année est terminée »
Mais ça aurait été plat, n’est-ce-pas
Toute la poésie aurait foutu l’ camp

« Ô lac, l’année à peine a fini sa carrière
Et près des flots chéris qu’elle devait… qu’elle devait revoir »
Ici, on s’ rend compte qu’il y a quelque chose qui n’ va plus
Que l’ ménage allait sur une fesse, qu’elle lui a renvoyé ses lettres
Et qu’il est tout seul
Et il traduit si bien cette solitude dans ses vers
« Regarde, je viens seul m’asseoir sur cette pierre où tu la vis s’asseoir »
Il a une mémoire, ce garçon-là ! Une mémoire d’éléphant
Il se souvient exactement de l’endroit… où était la pierre

Il ne nous dit pas si elle était ronde, carrée ou rectangulaire
Vous savez pourquoi ?
C’est pour nous faire rêver
C’est pour nous faire rêver à la forme… de la pierre

Mais ké mestî ! *

« Ô lac, l’année à peine a fini sa carrière »
Remarquez bien : il s’adresse toujours, toujours, toujours, que c’en est obsédant,
Il s’adresse toujours, toujours au lac
C’est un interlocuteur social valable : il ne répond jamais !

Je ne sais plus au bord de quel lac c’était, savez-vous
C’était peut-être au bord du lac des Quatre Cantons
Ou bien le lac de Virelles ou bien le lac de Bambois
Mais ce n’est pas la position géographique du lac qui est importante
Ici, c’ qui est important, c’est c’ qu’Alfred a ressenti
Devant cette dame qui était, semble-t-il, la plus belle du monde
D’ailleurs, il n’ la décrit pas

On a raison de dire que quand il y a une belle betterave, c’est toujours pour un laid cochon, hein !

Et puis, il faut vous imaginer comment c’était à c’ temps-là
La nature avait encore toute sa majestuosité
Pas d’ pollution
On pratiquait encore la polyculture dans la cadre de l’auto-suffisance
L’eau du lac était claire comme ce n’est pas possible
Vous lanciez une pièce, un euro
Et vous le regardiez descendre jusqu’au fond, comme un noyé pensif

Les oiseaux étaient abondants, abondants, abondants !

« Ô lac, l’année à peine a fini sa carrière »
Remarquez bien, il aurait pu dire des choses beaucoup plus banales
Par exemple « Il neige sur le Lac Majeur, j’ai tout oublié du bonheur »
Non !

Attention, c’ t un poète ce garçon-là !
« Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence
On n’entendait au loin sur l’onde et sous les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Flotch ! Flotch !… les flots harmonieux »

Je ne sais plus au bord de quel lac c’était
Mais, bien sincèrement, là, entre quatre-z-yeux, barbe à barbe
Que ce soit au bord d’un lac suisse, français ou italien ou belge enfin
En l’occurrence, ce n’est quand même pas ça l’ plus important
C’ qui est l’ plus important, c’est c’ qu’Alfred a ressenti
C’ qu’Alfred a voulu dire, c’ qu’Alfred a voulu traduire en poésie
C’ qu’Alfred a voulu dire avec tous les mots qu’il avait appris dans l’ dictionnaire « Larousse pour tous » doré sur tranche, en vente dans toutes les librairies de Belgique et de France, dans l’ dictionnaire « Robert », dans l’ dictionnaire « Littré »

[soupir]
Barbara vient d’ me dire que je m’ suis trompé depuis l’ début d’ mon explication d’ poème

Ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait, c’est Alphonse !
Bah, ça n’ fait rien, ça n’a pas d’importance…

* ké mestî ! : wallon = Quel métier !

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Classé dans Poésie

Coquericoq

Elle est à toi, cette oraison,
Toi, l’hôtesse qui, sans façon,
M’offrit bien plus qu’un bout de pain
Quand dans ma vie il faisait faim.
(pour C.C., qui se reconnaîtra)

Alors que je t’effeuille, Cécile,
M’obsède la rêverie futile,
D’une plante à la beauté gracile,
Evoquée par ta rousseur fragile.

Flamboyants, tes pétales froissés
Forment de grand tapis colorés.
Source d’inspiration de Monet,
Tu es aussi parfois associé

Aux soldats tombés dans les tranchées.
Et ta mine, aux anthères bleutées,
Se marie à tes terres préférées,
Riches de blé, tantôt remuées.

Aux antipodes du colchique,
Tu incites aux pensées bucoliques,
Emollient, sédatif, béchique,
Doté de vertus narcotiques,

Ababol ou petite mariée,
Souverain des papavéracées,
Aux crêtes de coq assimilées :
J’adore ton onomatopée.

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Les bienfaits de la lune

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La lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. »

Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse d’une souple mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face.

(« Les bienfaits de la lune », Charles Baudelaire).

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La Belle au Bois Dormant

La Belle au Bois Dormant, avant d’être adapté par Charles Perrault, s’appelait Sole, Luna, e Talia. Cette version originale, écrite par Giambattista Basille et publiée en 1634, est bien différente de celle que nous connaissons. Dans l’édition de Basille, Talia est la fille d’un noble important, à qui les diseurs de bonne aventure ont prédit qu’il arriverait malheur à cause d’une pièce de lin. Bien que son père ait interdit la présence de tout ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à du lin dans la région, Talia finit bien entendu par s’en coincer un filament dans le doigt et en meurt. Son père la pleure, l’enterre dans un mausolée et, assez rapidement, passe à autre chose.

Quelque temps s’écoule et un roi vient à passer par là. Voyant Talia endormie ou morte, il la déplace du trône qu’elle occupait vers le lit et lui fait l’amour. Il a des relations sexuelles avec une personne morte ou inconsciente, puis s’en va. Clairement pas le Prince Charmant que nous connaissons. Un peu plus tard, il se souvient d’elle et retourne la voir – à nouveau pris d’une envie de viol, peut-être ? – et la trouve éveillée et mère de jumeaux. Apparemment, l’un des bébés, n’arrivant pas à trouver le sein, aurait sucé le traître filament de lin coincé dans le doigt de Talia, ce qui l’aurait réveillée. Ce que n’avait pas réussi à faire une grossesse suivie d’un double accouchement : méfiez-vous du lin !

La femme du roi (oui, il était marié) apprend tout cela et ordonne qu’on tue les enfants pour les cuire et les livrer en pâture au roi pour le punir, puis condamne Talia à être brûlée vive (après le roi violeur, voici venir la reine pyromane). Le roi félon l’apprend à temps, sauve Talia et découvre que le cuistot lui a en fait servi de l’agneau (Youpie !). Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…

Ma source, pour ceux qui voudraient en savoir plus :

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Soleil,_la_Lune_et_Thalie

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Classé dans Conte de fées