Archives mensuelles : juin 2016

Voir s’il y a du courrier

Drôle de midi
où des escadrons de vers rampent comme des
strip-teaseuses
pour se faire violer par des merles.

Je sors
et tout le long de la rue
les armées vertes font assaut de couleurs
comme un 4 juillet éternel,
et j’ai l’impression d’enfler
sous l’effet d’un sentiment inconnu, le
sentiment, peut-être, qu’il n’y a aucun
ennemi
nulle part.

Je plonge la main dans la boîte
et il n’y a
rien – pas même un
avis de la compagnie du gaz m’annonçant qu’on va
me le couper
de nouveau.

Pas même un petit mot de mon ex-femme
se vantant de son bonheur
présent.

Ma main fouille la boîte avec une espèce
d’incrédulité longtemps après que l’esprit a
abandonné.

Il n’y a même pas une mouche morte
là-dedans.

Je suis idiot, je me dis, j’aurais dû le
savoir.

Je rentre et toutes les fleurs jaillissent pour
me faire plaisir.

Du courrier ? la femme
demande.

Rien, je réponds, qu’est-ce qu’il y a pour le
petit-déjeuner ?

Charles Bukowski.

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L’écrivain

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L’autre écrivain savait toujours tout avec beaucoup de certitude. Sa vie était organisée de manière exemplaire. Il publiait chaque année un roman ou un recueil de nouvelles, son oeuvre était traduite à l’étranger, estimée dans son pays, il siégeait dans des jurys et au Conseil de l’Art et, ce qui intriguait le plus l’écrivain et le rendait, au fond, un peu jaloux, il semblait trouver à écrire un réel plaisir.

Le chant de l’être et du paraître, Cees Nooteboom.

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Les morpions

J’ai raccroché. Le téléphone avait réveillé Jan.
 » Qui c’était ?
– J’ai un boulot et j’peux à peine marcher. J’commence ce soir. Je sais pas ce que c’est. »
J’suis retourné au lit comme une tortue qui aurait mal au coccyx et je me suis laissé tomber dessus.
« On va trouver un moyen.
– J’peux pas porter de vêtements. J’sais pas quoi faire. »
On s’est allongé en fixant le plafond. Jan s’est levée pour aller à la salle de bains. A son retour, elle a dit :
« J’ai trouvé !
– Ah, ouais ?
– J’vais t’envelopper de gaze.
– Tu crois que ça va marcher?
– Bien sûr. »
Jan s’est habillée, puis est partie au magasin. Elle est revenue avec de la gaze, du ruban adhésif et une bouteille de moscatel. Elle a pris des glaçons, nous a servi un verre et a trouvé des ciseaux.
« O.K., allons-y.
– Attends une minute, j’dois pas y être avant 9 heures. C’est un travail de nuit.
– Mais je veux m’entraîner. Allez.
– D’accord. Merde!
– Lève un genou.
– Très bien. Doucement.
– Voilà, et nous tournons, nous tournons. Le bon vieux manège.
– On t’a déjà dit à quel point tu étais drôle ?
– Non.
– Ca ne m’étonne pas.
– Voilà. Un petit bout de sparadrap. Encore un peu de sparadrap. Voilà. Maintenant lève l’autre genou, mon amour.
– Oublie la romance.
– Et ça tourne et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Tes gros jambonneaux.
– Ton gros cul.
– Allons, allons, sois gentil, mamour. Encore un peu de sparadrap. Et encore un petit peu. T’es comme neuf !
– Tu parles !
– Maintenant les couilles, tes grosses couilles rouges. Tu es juste à point pour Noël !
– Attends un peu ! Keske tu vas faire à mes couilles ?
– Je vais les envelopper.
– C’est pas dangereux ? Ca pourrait nuire à mon pas de danseur.
– Ca n’abîmera rien du tout.
– Elles vont glisser.
– Je vais les emballer dans un doux coton.
– Avant, prépare-moi un autre verre.  »
Je me suis assis pour boire et elle a commencé à m’envelopper.
 » Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Pauvres petites couilles! Pauvres grosses couilles! Keski leur est arrivé . Et ça tourne et ça roule et ça s’enroule. Maintenant un peu de sparadrap. Et encore. Et encore.
– Ne me colle pas les  couilles au cul.
– Idiot! Plutôt mourir! Je t’aime!
– Ouais.
– Maintenant lève-toi et marche un peu. Essaye de marcher un peu.  »
Je me suis levé et j’ai marché un peu dans la pièce, lentement.
 » Hé, j’me sens bien! J’ai l’impression d’être un eunuque, mais je me sens bien.
– Peut-être qu’on fait ça aux eunuques.
– J’pense bien.
– Keske tu dirais de deux oeufs à la coque?  »

(extrait de Factotum, de Charles Bukowski).

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Mulengro (Charles De Lint)

Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas, comme s’il fallait accepter la pauvreté avec un sourire reconnaissant. Souriez-vous quand vos enfants meurent de faim et que vous n’arrivez même pas à mendier le prix d’un morceau de pain ?

Quand vous êtes obligés de dormir à l’arrière de votre voiture, parce que vous n’avez nulle part où aller – une voiture qui ne marche plus, alors que le vent d’hiver hurle dehors ? Si c’est comme ça que vous voulez vivre, allez-y, mais ne reprochez pas aux autres de prendre ce qu’ils peuvent, quand ils peuvent et comme ils peuvent.

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Ô Raie !

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une question se pose : peut-on dire « l’orée » en parlant d’un livre, alors que Pierre Larousse définit l’orée comme la lisière d’un bois, et de rien d’autre ?

Dans l’incertitude, rassurons-nous cependant en nous rappelant que le lexicographe susnommé lutta toute sa vie contre le doute existentiel qui l’habitait en décrétant ça et là, avec une brutale autorité tyrannique de façade, dans sa grande encyclopédie péremptoire, un incroyable chapelet de définitions définitives que la loi ne nous empêche en rien de contester.
Souvenons-nous, par exemple, du traitement qu’il infligea naguère à l’un de nos plus joviaux adverbes :
GAIEMENT : adv. Avec gaieté. aller gaiement à la mort.

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une autre question se pose : devons-nous aller gaiement à la mort ?
Pouvons-nous au moins vivre heureux en l’attendant ?
Je réponds oui.

Je réponds oui avec une tranquille assurance, bien que je ne sois pas plus qualifié que le pape ou Lénine pour distribuer des règles de vie à mes contemporains dont la solubilité dans l’humus final reste, après tout, la seule certitude palpable. Cependant, malgré l’inévitable terminus asticotier du voyage où pourriront jusqu’à tes cheveux si doux à mon cou, malgré la colossale improbabilité de la survie de nos âmes dans un au-delà de cumulo-nimbus parsemé de connards flottant en chemises de nuit traitées Soupline, malgré, enfin, l’extrême fragilité des témoignages approximatifs de l’existence de Dieu, il y a toujours une petite raison d’espérer. Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or, disait Théodore Botrel, qui vient de sauter dans la dernière édition du Larousse : c’est d’ailleurs la seule fois qu’il ait jamais sauté.
Et pour cause : quelle femme honnête eût jamais ouvert son coeur et ses cuisses à un bougre benêt de bourgeois bigot, plus con que breton au demeurant, dont le comble de la salacité conjugale consistait à s’exhiber en caleçon mou devant sa légitime en lui disant :
– « Même le plus noir nuage a sa frange d’or ».

Pierre Desproges, « Vivons heureux en attendant la mort ».

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