Archives mensuelles : juin 2018

R Libre

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Un seul regard à ta toison
Et me voilà en pâmoison.
Naufragé trop près de ton phare,
Désemparé par son regard
Et ce sourire goguenard,
Que les yeux pers forcent à croire.
La candeur de ta langue assassine
Invite à des caresses coquines.

La sautillance vernale
De tes jambes,
L’opulence estivale
De ta taille,
La rousseur automnale
De tes bras,
Auront-elles raison
De mon hibernation ?

 

 

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Bashung

J’ai découvert Bashung bien trop tard : lui aussi, comme Desproges (« Plus cancéreux que moi, tumeur ! »), allait bientôt déclarer forfait face à la maladie. Encore un que je n’aurai jamais vu jouer (comme Bowie, Lou Reed, Leonhard Cohen, Lhasa et tant d’autres). Mais il nous a laissé de beaux textes !

On commence par une chanson légère, bel hommage à Dylan & Macadam Cowboy.

C’est la faute à Dylan

Lorsque j’ai quitté ma squaw
Mon bout de ferme
Dans un comté proche
De Clermont-Ferrand
Le shérif venait de faire construire
La sienne
Pour y loger l’adjoint et sa maman

Sing along Bob
Sing, sing along Zimmerman
J’suis cow-boy à Paname
Mais c’est la faute à Dylan

Place de l’opéra
Un flic du genre texan
M’a dit tout en essuyant ses Ray-Ban
Mon gars tu n’es pas d’ici reprends ta selle
Sinon j’te fous fissa en cabane

Sing along Bob
Sing, sing along Zimmerman
J’suis cow-boy à Paname
Mais c’est la faute à Dylan

J’avais un rendez-vous avec mon pote le Kid
Dans un salon perdu du vieux Pigalle
Le Kid m’a dit man ici y’a pas d’emploi
Si t’es pas partant pour le nu intégral

Sing along Bob
Sing, sing along Zimmerman
J’suis cow-boy à Paname
Mais c’est la faute à Dylan

J’ai traîné mes boots des rios de Barbès
Jusqu’aux prairies de l’or noir
De Longchamp
Mais j’n’aurais pas cru que j’finirais ma vie
Portier dans un hotel pour hommes en blanc

Sing along Bob
Sing, sing along Zimmerman
J’suis cow-boy à Paname
Mais c’est la faute à Dylan

 

Quand un texte devient politique, un peu plus à gauche que la gauche, forcément, ça m’intéresse …

Volutes

Vos luttes partent en fumée
Vos luttes font des nuages
Des nuages de scrupules

Vos luttes partent en fumée
Vers des flûtes enchantées
Et de cruelles espérances
Me lancent, des dagues et des lances
En toute innocence

J’cloue des clous sur des nuages
Un marteau au fond du garage
J’cloue des clous sur des nuages
Sans échafaudage

Vos luttes partent en fumée
Sous les yeux embués
D’étranges libellules

Pour une grimace et un rictus
De plus, j’fais des heures sup’
Je m’en donne de la peine
Je cogite je m’agite, je rejoue la scène

J’cloue des clous sur des nuages
Un marteau au fond du garage
J’cloue des clous sur des nuages
Sans échafaudage

Et mon corps de se vouer
A des lunes surdouées
Aux courbes souveraines
Pleines pleines

Vos luttes partent en fumée
Sous des soleils qui s’ignorent
Dor, dormez, mes réponses allongées

Mes que dire, mes que faire
Mais comment ça tient en l’air
Ces deux hémisphères, par quel mystère

J’cloue des clous sur des nuages
Un marteau au fond du garage
J’cloue des clous sur des nuages
Sans échafaudage

Vos luttes partent en fumée

 

Et je clôture avec une de mes préférées : le jour où j’écrirai un texte pareil, je serai content de moi !

Malaxe

Entre tes doigts l’argile prend forme
L ‘homme de demain sera hors norme
Un peu de glaise avant la fournaise
Qui me durcira
Je n’étais q’une ébauche au pied de la falaise
Un extrait de roche sous l’éboulis
Dans ma cité lacustre à broyer des fadaises

Malaxe
Le cœur de l’automate
Malaxe
Malaxe les omoplates
Malaxe le thorax

Issu de toi
Issue de moi
On s’est hissés sur un piédestal
Et du haut de nous deux on a vu
Et du haut de nous deux on a vu
Tes calculs mentholés dans ta bouche ça piquait
J’ai pas compté j’escomptais
Mais une erreur de taille s’est glissée
Et j’y suis resté

Malaxe
Le cœur de l’automate
Malaxe
Malaxe les omoplates
Malaxe le thorax

Issu de toi
Issue de moi
On s’est hissés sur un piédestal
Et du haut de nous deux on a vu
Et du haut de nous deux on a vu

Malaxe
Malaxe
(ad lib)

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For whom the bell tolls (Hemingway)

J’avais déjà lu trois fois « Pour qui sonne le glas » – la bibliothèque de mes parents contenait une quirielle d’ouvrages sur la guerre d’Espagne, chère à leur coeur – mais toujours en français. Et je m’étais dit : « Hemingway a un style très simple, il est donc facile à traduire. »

Ben en fait non ! Ayant eu l’occasion de l’acheter en VO pour 50 cents à le Croix Rouge du coin, j’ai découvert que ce qui, en français, était un très bon bouquin est en anglais un véritable chef d’oeuvre. Un petit extrait pour comprendre pourquoi il n’est pas aussi facile que cela à traduire (surtout si le tarif à la page n’est pas très élevé).

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‘What are you going to do with the dynamite ?’
‘Blow up a bridge. »
‘What bridge ?’
‘That’s my business.’
‘If it is in this territory, it is my business. You cannot blow bridges close to where you live. You must live in one place and operate in another. I know my business. One who is alive, now, after a year, knows his business.’
‘This is my business,’ Robert Jordan said. ‘We can discuss it together. Do you wish to help us with the sacks ?’
‘No,’, said Pablo and shook his head.
The old man turned toward him suddenly and spoke rapidly and furiously in a dialect that Robert Jordan could just follow. It was like reading Quevedo. Anselmo was speaking old Castilian and it went something like this, ‘Art bthou a brute ? Yes, Art thou a beast ? Yes, many times. Has thou a brain ? Nay. None. Nowwe come for something of consummate importance and thee, with thy dwelling place to be undisturbed, puts thy foxhole before the interests of humanity. Before the interests of thy people. I this and that in the this and that of thy father. I this and that and that in thy this. (it) Pick up that bag.(/it)’
Pablo looked down.
‘Every one has to do what he can do according to how it can be truly done,’ he said. ‘I live here and operate beyond Segovia. If you make a disturbance here, we will be hunted out of these mountains. It is only by doing nothing here that we are able to live in these mountains. It is the principle of the fox.’
‘Yes’, said Anselmo bitterly. ‘It is the principle of the fox when we need the wolf.’
‘I am more wolf than thee,’ Pablo said and Robert Jordan knew that he would pick up the sack.
‘Hi. Ho…’ Anselmo looked at him. ‘Thou art more wolf than me and I am sixty-eight years old.’

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Liberté (Mindy, part 2)

Elle était à califourchon sur la fenêtre de la chambre 1010 au Chelsea Hôtel, l’ancienne chambre de Janis Joplin. Il faisait 46° et elle était speedée et avait une jambe dans le vide, et elle penchait dangereusement et disait : « Dieu, que c’est beau ! », et puis elle glissa et faillit disparaître, se rattrapant au dernier moment.
C’était limite.
Elle se rétablit et vint s’allonger sur le lit.
J’ai perdu un tas de femmes de différentes façons, mais de cette façon là c’aurait été la première fois. Puis elle tomba du lit, roulant sur le plancher, et quand je l’enjambai elle dormait.

Toute la journée, elle avait voulu voir la Statue de la Liberté.
Et maintenant elle ne m’ennuierait plus avec ça pour un bon bout de temps.

(Charles Bukowski)

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Mindy (part 1)

J’ai commencé à recevoir des lettres d’une fille qui habitait New York City. elle s’appelait Mindy. Elle était tombée sur deux ou trois bouquins à moi, mais le côté le plus chouette de ses lettres tenait au fait qu’elle ne parlait littérature que pour dire qu’elle même n’était pas écrivain. Elle me parlait de tout et de rien, mais surtout des hommes et du sexe. Mindy avait vingt-cinq ans, la plume facile et une écriture régulière, raisonnable, mais drôle. Je répondais à ses lettres et étais toujours content de trouver l’une des siennes dans ma boîte. La plupart des gens racontent beaucoup mieux leur vie par lettre que dans une conversation; certaines personnes sont capables de lettres artistiques, inventives, mais deviennent prétentieuses quand elles s’essayent à un poème, une nouvelle ou un roman.
Mindy a ensuite envoyé des photos. Si elles étaient fidèles, Mindy était vraiment belle. On s’est encore écrit pendant quelques semaines et puis elle m’a appris qu’elle allait avoir deux semaines de vacances.
Pourquoi ne fais-tu pas un saut jusqu’ici, j’ai suggéré.
Au poil, elle a répondu.
On a commencé à se téléphoner. finalement, elle m’a donné son heure d’arrivée à l’aéroport de L.A. International.
J’y serai, je lui ai dit, rien ne m’arrêtera.

Je me suis assis dans la salle d’attente de l’aéroport. On ne savait jamais avec les photos. On pouvait pas savoir. Je me sentais nerveux. J’avais envie de vomir. J’ai allumé une cigarette et eu un haut le coeur. Pourquoi faisais-je des trucs pareils ? Je ne désirais plus la voir, maintenant. Et Mindy qui faisait tout le trajet depuis New York City.Je connaissais plein de femmes. Pourquoi en voulais-je toujours davantage ? Qu’est-ce que j’essayais de faire ? Une nouvelle liaison, c’est excitant, mais c’est aussi un rude boulot. Le premier baiser, la première baise, comportent un élément dramatique. Les gens sont intéressants, quand on les rencontre pour la première fois. Ensuite, lentement mais sûrement, tous leurs défauts et leur folie ressortent. Je leur importe de moins en moins; et ils comptent de moins en moins pour moi.
j’étais vieux, j’étais moche. C’était peut-être pour cela que je prenais tant de plaisir à planter mon poireau dans des jeunes filles. J’étais King Kong, elles étaient souples et tendres. Essayais-je en baisant de me frayer un chemin au-delà de la mort ? En allant avec des jeunes filles, espérais-je ne pas vieillir, ne pas me sentir vieux ? Je ne voulais pas vieillir mal, mais simplement quitter la partie, mourir avant que la mort ne me tombe dessus.
L’avion de Mindy a atterri, puis roulé vers les bâtiments. Je me sentais en danger. Les femmes me connaissaient d’avance; elles avaient lu mes livres. Je m’étais exposé. Et moi, de mon côté, je ne savais rien d’elles. J’étais un authentique joueur. Je risquais ma peau. Je risquais mes couilles. Chinaski sans ses couilles.  Poèmes d’amour d’un eunuque.
Je me suis levé pour attendre Mindy. Les passagers sont arrivés dans le couloir.
Oh, POURVU QUE ce ne soit pas celle-ci.
Ni celle-là.
Et surtout pas celle là-bas.
Ah, celle-ci me conviendrait ! Mate un peu ces jambes, ce cul, ces yeux …
Une d’elles s’est avancée vers moi. Pourvu que ce soit elle. C’était la mieux de toutes. Sacré veinard. Elle s’est approché de moi et m’a souri.
– Je suis Mindy.
– J’suis content que tu sois Mindy.
– Tu as des bagages ?
– Oui, j’ai amené de quoi rester un bout de temps !
– Allons attendre au bar.
On est entré, on a trouvé une table. Mindy a commandé une vodka tonic. J’ai commandé une vodka-7. Ah, presque à l’unisson. J’ai allumé une cigarette. Mindy me plaisait. Quasi virginale. Trop beau pour être vrai. Elle était petite, blonde, parfaite. Elle était plus naturelle que sophistiquée. Je n’avais aucun mal à regarder ses yeux — bleu-vert. Elle portait de minuscules boucles d’oreilles. Et des hauts talons. J’avais dit à Mindy que les hauts talons m’excitaient.
– Eh bien, elle a dit, tu as peur ?
– Plus trop maintenant. Tu me plais.
– Tu es bien mieux que sur tes photos, elle a dit. Je te trouve pas moche du tout.
– Merci.
– Oh, je veux pas dire que tu es beau, je crois pas que beaucoup de gens te trouveraient beau. Ton visage est celui d’un homme bon. Mais tes yeux — ils sont vraiment beaux. Ils sont sauvages, fous comme ceux d’un animal aux aguets dans une forêt en flammes. Bon Dieu, quelque chose comme ça. Les mots ne sont pas mon fort.
– Je te trouve très belle, j’ai dit. Et très gentille. Je me sens bien avec toi. A mon avis c’est une bonne chose que nous soyons ensemble. Finis ton verre, qu’on en commande un autre. Tu es exactement comme tes lettres.
Nous avons terminé la deuxième tournée avant d’aller chercher ses bagages. J’étais fier d’être avec Mindy. Elle savait marcher, alors que tant de femmes bien roulées marchent en traînant la savate, comme si elles croulaient sous une charge énorme. Mindy glissait.
Je pensais toujours que c’était trop beau pour être vrai.

 

Extrait de « Women », de Charles Bukowski.

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Le poison

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait sortir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de borne,
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l’âme au-delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort !

Charles Baudelaire.

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Prose et poésie d’Almafuerte

Les textes suivants, ainsi d’ailleurs que la plupart des commentaires, sont issus du « Livre de préfaces » de Borgès.

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un jeune homme d’Entre Rios nous récita une tirade en vers peut-être interminable, mais certainement incompréhensible. Jusqu’à ce soir-là, le langage n’avait été rien d’autre pour moi qu’un moyen de communication, qu’un mécanisme quotidien de signes; les vers d’Almafuerte qu’Everisto Garriego venait de nous réciter me révélèrent qu’il pouvait être aussi une musique, une passion et un rêve. Housmana écrit que la poésie est quelque chose qu’on ressent physiquement, dans sa chair et dans son sang; je dois à Almafuerte ma première expérience de cette étrange fièvre magique.

(1)Yo soy de tal condición
Que me habrás de maldecir,
porque tendrás que vivir
en eterna humilliación.
Soy en alma, la visión,
el hermano del Luzbel,
que imponente como él,
como él blasfema y grita.
Sobre mi testa gravita
la maldición del laurel !
Yo soy un palmar plantado
sobre cal y pedregullo :
la floración del orgullo,
del orgullo sublimado.
Soy un espora lanzado
tras la procesión astral;
vil chorlo del pajonal
que al par del aguilá vuela…
Sombra de sombra que anhela
ser una sombra immortal !
Yo, cada vez que me río,
pienso que ríe algún otro,
y cual si domase un poltro
no me trato como a mío.
Soy la expresión del vacío,
de lo infecundo y lo yerto,
como es polvo desierto
donde toda hierba muere…
Yo soy un muerto que quiere
que no lo tengan por muerto ! (1)
(Premier poème de Pedro Bonifacio Palacios, dit Almafuerte (1854-1917), poète argentin.)

Les défauts d’Almafuerte sont évidents et lui font côtoyer à tout instant la parodie; mais nous ne pouvons mettre en doute l’inexplicable force de son art poétique. Ce paradoxe, ou ce problème, d’une qualité profonde, se frayant un chemin à travers une forme parfois vulgaire m’a toujours intéressé; parmi les ouvrages que je n’ai pas écrits et n’écrirai jamais, mais qui en quelque sorte me justifient, ne serait-ce qu’au plan de l’illusion ou de l’idéal, il en est un qu’on pourrait intituler Théorie d’Almafuerte.

Ce qui importe, bien au-delà des malheurs évoqués dans ce poème, c’est l’acceptation courageuse de ces malheurs.

D’autres connurent cette solitude qui entoura Palacios; personne n’a conçu comme lui une doctrine générale, une défense et une mystique de la frustration. J’ai signalé la solitude fondamentale d’Almafuerte; ce dernier parvint à se convaincre que l’échec n’était pas un stigmate qui lui fût personnel, mais le destin propre et final de tous les hommes. Il a écrit par exemple : « Le bonheur humain n’est pas inscrit dans les desseins de Dieu » et « Ne demande que la justice, mais mieux vaut encore ne rien demander » et encore « Méprise tout, car tout est conscient de sa condition méprisable. » Le pessimisme pur d’Almafuerte dépasse celui de l’Ecclésiaste et celui de Marc Aurèle; ces derniers vilipendent le monde mais louent et admirent l’homme juste, qui est à la ressemblance de Dieu. Il n’en va pas ainsi chez Almafuerte pour qui la vertu est un hasard né des forces de l’univers.

Yo repudié al feliz, al potentado,
Al honesto, al armonicoy al fuerte…
Porque pensé que les toco la suerte
Como al cualquier tahur afortunado ! (2)
(extrait de El Misionero)

Spinoza condamna le repentir, y voyant une forme de la tristesse; Almafuerte condamna le pardon. Il le condamna pour ce qu’il comporte de suffisance, de condescendance hautaine, de témérité à se vouloir un Jugement dernier porté par un homme sur un autre homme.

Cuando el Hijo de Dios, el Inefable,
Perdono desde el Golgota al perverso
Puso, sobre la faz del Universo,
La mas horrible injuria imaginable ! (3)

Plus explicite encore sont ces deux vers :

No soy el Cristo-Dios, que te perdona.
Soy un Cristo mejor : soy el que te ama ! (4)

Almafuerte, pour mieux compatir, aurait voulu être aussi aveugle que l’aveugle, aussi infirme que l’infirme et – pourquoi pas ? – aussi infâme que l’infâme. Il avait le sentiment, nous l’avons déjà dit, que la frustration était le but final de toute destinée; plus un homme tombe bas, plus il est grand; plus il est humilié, plus il est admirable; plus il est abject, plus il ressemble à cet univers qui n’est certainement pas moral. Il put donc écrire en toute sincérité :

Yo veneré, genial de servilismo,
En aquél que por fin cayo del todo,
La cruz irredimible de su lodo,
La noche inalumbrable de su abismo. (5)

Dans un autre passage du même poème, il dit de l’assassin :

Donde oculta sus palpitos de lobo ?
Donde esgrime su tragica energia ?
Para ponerme yo como vigia
Mientras urde su crimen y su robo (6)

Almafuerte aurait du vivre à une époque adverse. Aux débuts de l’ère chrétienne, en Asie mineure ou à Alexandrie, il eût été un hérésiarque, rêvant à de secrètes rédemptions et ourdissant des formules magiques; en pleine barbarie, un prophète chez les pasteurs et les guerriers, un Antonio Conselheiro (7), un Mahomet; en pleine civilisation un Butler ou un Nietzsche. Le destin lui impartit les faubourgs de la province de Buenos Aires; l’enferma dans les années 1854 à 1917; l’entoura de terrains vagues, de poussière, d’impasses, de cabanes en planche, de comités, de souteneurs pas même illettrés.

Il lut à la fois trop peu et trop; il se familiarisa avec les versets de l’Ecriture selon Cipriano de Valera, mais aussi avec les débats parlementaires et les articles de fond des journaux. En Amérique du Sud, à cette époque-là, on ne croyait qu’au catéchisme, avec sa divinité qui est une et triple et sa hiérarchie ecclésiastique, et au noir labyrinthe d’atomes aveugles qui, tout au long de l’éternité se combinent entre eux.

Le poète argentin est un artisan ou, si l’on préfère, un créateur d’artifices; son oeuvre relève d’une décision, non de la nécessité. Almafuerte, par contre, est organique. Ses défauts éclatent au grand jour, mais il est sauvé par sa ferveur et sa sincérité.

Comme tout grand poète instinctif, il nous a laissé les vers les plus mauvais que l’on puisse imaginer, mais aussi, parfois, les meilleurs.

 

(1)
Je suis de condition telle
qu’il te faudra me maudire,
car tu auras à vivre
une éternelle humiliation.
Je suis l’âme, l’apparence,
le frère de Lucifer
qui, terrible comme lui,
comme lui blasphème et crie.
Autour de ma tête gravite
la malédiction du laurier !
Je suis une palmeraie plantée
sur du calcaire et du gravier :
la floraison de l’orgueil,
de l’orgueil sublimé.
Je suis une graîne lancée
à la poursuite des étoiles;
un vil étourneau des champs
qui prétend voler comme l’aigle…
Ombre d’ombre qui se veut
être une ombre immortelle !
Et moi, chaque fois que je ris,
je pense que c’est un autre qui rit,
et comme si je domptais un poulain
je crois agir sur un autre que moi.
Je suis l’expression du vide,
de l’infécond et de l’inanimé
comme cette poussière déserte
où toute herbe se meurt…
Je suis un mort qui ne veut pas
qu’on le prenne pour un mort !

(2)
J’ai renié l’homme heureux, le potentat,
L’homme honnête, l’homme équilibré, l’homme fort…
Car j’ai pensé que la chance leur avait souri
Comme à n’importe quel tricheur que le sort favorise !

(3)
Quand le fils de Dieu, l’Ineffable,
Pardonna du haut du Golgotha au pervers…
Il marqua la face de l’Univers,
De la plus horrible injure imaginable !

(4)
… Je ne suis pas le Christ-Roi qui te pardonne
Je suis un Christ meilleur : celui qui t’aime !

(5)
J’ai vénéré, dans un servilisme génial,
Chez celui qui est tombé au plus bas,
La croix sans rachat de sa fange,
La nuit sans étoiles de son abîme.

(6)
Où cache-t-il ses palpitations de loup ?
Sur quoi portet-il sa tragique énergie ?
Que j’aille me poster en vigie
Tandis qu’il ourdit son crime et sa rapine !

(7)
Euclydes da Cunha (Os sertoes, 1902) raconte que pour Conselheiro, prophète des « sertanejos » du Nord, la vertu « était un reflet supérieur de la vanité, presque une impiété ». Almafuerte aurait partagé cette opinion.

 

 

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Hooverphonic en concert symphonique (salle Reine Elizabeth, 2012)

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J’ai découvert Hooverphonic (Hoover à l’époque) en ’96, à l’occasion de la sortie de leur premier album. J’ai continué à les suivre depuis lors, malgré leurs incessants changements de chanteuses (ils en sont à leur sixième : je ne sais pas ce qu’ils peuvent bien leur faire pour ainsi les pousser ainsi à la fuite !)

Toujours est-il que je suis récemment tombé sur leur concert symphonique de 2012. A la vue de la liste des chansons interprétées, je fus immédiatement curieux de voir comment ils avaient bien pu adapter « 2 wicky » en version avec orchestre. Voici ce que cela donne (je vous ai mis la version originale à fins de comparaison … et un peu aussi pour le plaisir des yeux, je l’avoue) :

La version de ’96
Et voici ce que donne l’adaptation orchestrale

Noémie Wolfs (22 ans seulement à l’époque) éclabousse la scène de prestance et de classe dans cette (superbe) robe. Voici deux autres extraits de ce concert :

Tout d’abord, le très rock « Jackie Cane »
Suivi de la ballade « Mad about you »
Et, pour ceux et celles d’entre vous que cela intéresse, voici le lien du concert intégral

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Carthago

Ce texte m’a été inspiré par deux amies, co-locatrices bruxelloises, qui s’étaient faites tatouer ensemble afin de se « réapproprier leur corps » après des outrages inter-familiaux. Elles m’ont ainsi permis d’enfin comprendre et apprécier le tatouage. Je les en remercie mille fois.

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Pour enjoliver ton corsage,
Que dirais-tu d’un tatouage ?
Tu te dis : cela fait étalage
De vieux motard de bas étage !
Craindrais-tu quelque dérapage,
Pour ta peau un ultime outrage ?
Vois-le comme un rite de passage :
Delenda Est de ta Carthage !
Une gomme effaçant les ravages,
L’ amnésie pour ton esclavage.
Ton déjà fort bel emballage,
Rehaussé par cet orpaillage :
Telle une gemme après maillage,
Splendeur serait ton apanage !

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Tammie et Lydia

Tammie était passée ce soir-là. Elle semblait défoncée aux amphés.
– Je veux du champagne, elle a dit.
– Très bien, j’ai dit.
Je lui ai tendu un billet de vingt.
– A tout d’suite, elle a dit en fermant la porte.
Ensuite, le téléphone a sonné. c’était Lydia. « Je me demandais simplement comment tu allais… »
– Tout va bien.
– Pas ici. J’suis enceinte.
– Quoi ?
– Et je sais pas qui est le père.
– Oh ?
– Tu connais Dutch, le type qui traîne toujours au bar où je travaille en ce moment ?
– Oui, le chauve.
– Eh ben, c’est vraiment un chouette type. Il est amoureux de moi. Il m’offre des fleurs, des bonbons. Il veut m’épouser. Le grand jeu, quoi. Et un soir, j’suis revenue à la maison avec lui. On a baisé.
– Oui.
– Et puis il y a Barney, il est marié, mais je l’aime bien. De tous les gars qui fréquentent le bar, c’est le seul qui n’a jamais essayé de me faire du gringue. Ca m’a fascinée. Tu sais, j’essaie de vendre ma maison en ce moment. Il est venu la voir un après-midi. Juste passé. il m’a dit qu’il voulait la visiter pour un de ses amis. Je l’ai laissé entrer. il est arrivé pile au bon moment : les gamins étaient à l’école, je l’ai laissé faire… – Lydia prit une profonde inspiration. – Et puis un soir, tard, un inconnu est entré dans le bar. il m’a proposé de me raccompagner. J’ai refusé. Ensuite, il a dit qu’il désirait simplement s’asseoir à côté de moi dans la voiture, me parler. J’ai dit d’accord. On s’est assis dans la voiture et on a parlé. Et puis on a fumé un joint. Il m’a embrassée. C’est ce baiser qui m’a décidée. S’il ne m’avait pas embrassée, jamais je n’aurais couché avec lui. Et maintenant que je suis enceinte, je ne sais pas qui est le père. Va falloir que j’attende de voir à quoi ressemble le mouflet.
– Eh bien bonne chance, Lydia.
– Merci.
J’ai raccroché. Une minute plus tard, le téléphone a encore sonné. C’était Lydia.
– Oh, elle a dit, et toi, comment ça va ?
– Toujours pareil, les chevaux et la gnôle.
– Alors tout va bien pour toi ?
– Presque.
– Qu’y-a-t-il ?
– Euh, j’ai demandé à une femme d’aller chercher du champagne…
– Une femme ?
– Hum, une fille plutôt…
– Une fille ?
– Je lui ai donné vingt dollars pour acheter du champagne et elle n’est pas revenue. Je crois que je me suis fait avoir.
– Chinaski, je ne supporte pas que tu me parles de tes femmes. Compris ?
– Très bien.
Lydia a raccroché. On a frappé. C’était Tammie. Elle revenait avec le champagne et la monnaie.
Le lendemain, vers midi, le téléphone a sonné. C’était encore Lydia.
– Alors, elle est revenue avec le champagne ?
– Qui ça ?
– Ta pute.
– Oui, elle est revenue…
– Et keski s’est passé ?
– Nous avons bu le champagne. C’était du bon.
– Et keski s’est passé ensuite ?
– Merde alors, tu sais bien…
J’ai entendu un long gémissement four, comme d’un louveteau abattu dans la neige de l’Arctique, et qui agoniserait seul en perdant tout son sang…
Elle a raccroché.

Charles Bukowski.

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