Mindy (part 1)

J’ai commencé à recevoir des lettres d’une fille qui habitait New York City. elle s’appelait Mindy. Elle était tombée sur deux ou trois bouquins à moi, mais le côté le plus chouette de ses lettres tenait au fait qu’elle ne parlait littérature que pour dire qu’elle même n’était pas écrivain. Elle me parlait de tout et de rien, mais surtout des hommes et du sexe. Mindy avait vingt-cinq ans, la plume facile et une écriture régulière, raisonnable, mais drôle. Je répondais à ses lettres et étais toujours content de trouver l’une des siennes dans ma boîte. La plupart des gens racontent beaucoup mieux leur vie par lettre que dans une conversation; certaines personnes sont capables de lettres artistiques, inventives, mais deviennent prétentieuses quand elles s’essayent à un poème, une nouvelle ou un roman.
Mindy a ensuite envoyé des photos. Si elles étaient fidèles, Mindy était vraiment belle. On s’est encore écrit pendant quelques semaines et puis elle m’a appris qu’elle allait avoir deux semaines de vacances.
Pourquoi ne fais-tu pas un saut jusqu’ici, j’ai suggéré.
Au poil, elle a répondu.
On a commencé à se téléphoner. finalement, elle m’a donné son heure d’arrivée à l’aéroport de L.A. International.
J’y serai, je lui ai dit, rien ne m’arrêtera.

Je me suis assis dans la salle d’attente de l’aéroport. On ne savait jamais avec les photos. On pouvait pas savoir. Je me sentais nerveux. J’avais envie de vomir. J’ai allumé une cigarette et eu un haut le coeur. Pourquoi faisais-je des trucs pareils ? Je ne désirais plus la voir, maintenant. Et Mindy qui faisait tout le trajet depuis New York City.Je connaissais plein de femmes. Pourquoi en voulais-je toujours davantage ? Qu’est-ce que j’essayais de faire ? Une nouvelle liaison, c’est excitant, mais c’est aussi un rude boulot. Le premier baiser, la première baise, comportent un élément dramatique. Les gens sont intéressants, quand on les rencontre pour la première fois. Ensuite, lentement mais sûrement, tous leurs défauts et leur folie ressortent. Je leur importe de moins en moins; et ils comptent de moins en moins pour moi.
j’étais vieux, j’étais moche. C’était peut-être pour cela que je prenais tant de plaisir à planter mon poireau dans des jeunes filles. J’étais King Kong, elles étaient souples et tendres. Essayais-je en baisant de me frayer un chemin au-delà de la mort ? En allant avec des jeunes filles, espérais-je ne pas vieillir, ne pas me sentir vieux ? Je ne voulais pas vieillir mal, mais simplement quitter la partie, mourir avant que la mort ne me tombe dessus.
L’avion de Mindy a atterri, puis roulé vers les bâtiments. Je me sentais en danger. Les femmes me connaissaient d’avance; elles avaient lu mes livres. Je m’étais exposé. Et moi, de mon côté, je ne savais rien d’elles. J’étais un authentique joueur. Je risquais ma peau. Je risquais mes couilles. Chinaski sans ses couilles.  Poèmes d’amour d’un eunuque.
Je me suis levé pour attendre Mindy. Les passagers sont arrivés dans le couloir.
Oh, POURVU QUE ce ne soit pas celle-ci.
Ni celle-là.
Et surtout pas celle là-bas.
Ah, celle-ci me conviendrait ! Mate un peu ces jambes, ce cul, ces yeux …
Une d’elles s’est avancée vers moi. Pourvu que ce soit elle. C’était la mieux de toutes. Sacré veinard. Elle s’est approché de moi et m’a souri.
– Je suis Mindy.
– J’suis content que tu sois Mindy.
– Tu as des bagages ?
– Oui, j’ai amené de quoi rester un bout de temps !
– Allons attendre au bar.
On est entré, on a trouvé une table. Mindy a commandé une vodka tonic. J’ai commandé une vodka-7. Ah, presque à l’unisson. J’ai allumé une cigarette. Mindy me plaisait. Quasi virginale. Trop beau pour être vrai. Elle était petite, blonde, parfaite. Elle était plus naturelle que sophistiquée. Je n’avais aucun mal à regarder ses yeux — bleu-vert. Elle portait de minuscules boucles d’oreilles. Et des hauts talons. J’avais dit à Mindy que les hauts talons m’excitaient.
– Eh bien, elle a dit, tu as peur ?
– Plus trop maintenant. Tu me plais.
– Tu es bien mieux que sur tes photos, elle a dit. Je te trouve pas moche du tout.
– Merci.
– Oh, je veux pas dire que tu es beau, je crois pas que beaucoup de gens te trouveraient beau. Ton visage est celui d’un homme bon. Mais tes yeux — ils sont vraiment beaux. Ils sont sauvages, fous comme ceux d’un animal aux aguets dans une forêt en flammes. Bon Dieu, quelque chose comme ça. Les mots ne sont pas mon fort.
– Je te trouve très belle, j’ai dit. Et très gentille. Je me sens bien avec toi. A mon avis c’est une bonne chose que nous soyons ensemble. Finis ton verre, qu’on en commande un autre. Tu es exactement comme tes lettres.
Nous avons terminé la deuxième tournée avant d’aller chercher ses bagages. J’étais fier d’être avec Mindy. Elle savait marcher, alors que tant de femmes bien roulées marchent en traînant la savate, comme si elles croulaient sous une charge énorme. Mindy glissait.
Je pensais toujours que c’était trop beau pour être vrai.

 

Extrait de « Women », de Charles Bukowski.

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