Prose et poésie d’Almafuerte

Les textes suivants, ainsi d’ailleurs que la plupart des commentaires, sont issus du « Livre de préfaces » de Borgès.

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un jeune homme d’Entre Rios nous récita une tirade en vers peut-être interminable, mais certainement incompréhensible. Jusqu’à ce soir-là, le langage n’avait été rien d’autre pour moi qu’un moyen de communication, qu’un mécanisme quotidien de signes; les vers d’Almafuerte qu’Everisto Garriego venait de nous réciter me révélèrent qu’il pouvait être aussi une musique, une passion et un rêve. Housmana écrit que la poésie est quelque chose qu’on ressent physiquement, dans sa chair et dans son sang; je dois à Almafuerte ma première expérience de cette étrange fièvre magique.

(1)Yo soy de tal condición
Que me habrás de maldecir,
porque tendrás que vivir
en eterna humilliación.
Soy en alma, la visión,
el hermano del Luzbel,
que imponente como él,
como él blasfema y grita.
Sobre mi testa gravita
la maldición del laurel !
Yo soy un palmar plantado
sobre cal y pedregullo :
la floración del orgullo,
del orgullo sublimado.
Soy un espora lanzado
tras la procesión astral;
vil chorlo del pajonal
que al par del aguilá vuela…
Sombra de sombra que anhela
ser una sombra immortal !
Yo, cada vez que me río,
pienso que ríe algún otro,
y cual si domase un poltro
no me trato como a mío.
Soy la expresión del vacío,
de lo infecundo y lo yerto,
como es polvo desierto
donde toda hierba muere…
Yo soy un muerto que quiere
que no lo tengan por muerto ! (1)
(Premier poème de Pedro Bonifacio Palacios, dit Almafuerte (1854-1917), poète argentin.)

Les défauts d’Almafuerte sont évidents et lui font côtoyer à tout instant la parodie; mais nous ne pouvons mettre en doute l’inexplicable force de son art poétique. Ce paradoxe, ou ce problème, d’une qualité profonde, se frayant un chemin à travers une forme parfois vulgaire m’a toujours intéressé; parmi les ouvrages que je n’ai pas écrits et n’écrirai jamais, mais qui en quelque sorte me justifient, ne serait-ce qu’au plan de l’illusion ou de l’idéal, il en est un qu’on pourrait intituler Théorie d’Almafuerte.

Ce qui importe, bien au-delà des malheurs évoqués dans ce poème, c’est l’acceptation courageuse de ces malheurs.

D’autres connurent cette solitude qui entoura Palacios; personne n’a conçu comme lui une doctrine générale, une défense et une mystique de la frustration. J’ai signalé la solitude fondamentale d’Almafuerte; ce dernier parvint à se convaincre que l’échec n’était pas un stigmate qui lui fût personnel, mais le destin propre et final de tous les hommes. Il a écrit par exemple : « Le bonheur humain n’est pas inscrit dans les desseins de Dieu » et « Ne demande que la justice, mais mieux vaut encore ne rien demander » et encore « Méprise tout, car tout est conscient de sa condition méprisable. » Le pessimisme pur d’Almafuerte dépasse celui de l’Ecclésiaste et celui de Marc Aurèle; ces derniers vilipendent le monde mais louent et admirent l’homme juste, qui est à la ressemblance de Dieu. Il n’en va pas ainsi chez Almafuerte pour qui la vertu est un hasard né des forces de l’univers.

Yo repudié al feliz, al potentado,
Al honesto, al armonicoy al fuerte…
Porque pensé que les toco la suerte
Como al cualquier tahur afortunado ! (2)
(extrait de El Misionero)

Spinoza condamna le repentir, y voyant une forme de la tristesse; Almafuerte condamna le pardon. Il le condamna pour ce qu’il comporte de suffisance, de condescendance hautaine, de témérité à se vouloir un Jugement dernier porté par un homme sur un autre homme.

Cuando el Hijo de Dios, el Inefable,
Perdono desde el Golgota al perverso
Puso, sobre la faz del Universo,
La mas horrible injuria imaginable ! (3)

Plus explicite encore sont ces deux vers :

No soy el Cristo-Dios, que te perdona.
Soy un Cristo mejor : soy el que te ama ! (4)

Almafuerte, pour mieux compatir, aurait voulu être aussi aveugle que l’aveugle, aussi infirme que l’infirme et – pourquoi pas ? – aussi infâme que l’infâme. Il avait le sentiment, nous l’avons déjà dit, que la frustration était le but final de toute destinée; plus un homme tombe bas, plus il est grand; plus il est humilié, plus il est admirable; plus il est abject, plus il ressemble à cet univers qui n’est certainement pas moral. Il put donc écrire en toute sincérité :

Yo veneré, genial de servilismo,
En aquél que por fin cayo del todo,
La cruz irredimible de su lodo,
La noche inalumbrable de su abismo. (5)

Dans un autre passage du même poème, il dit de l’assassin :

Donde oculta sus palpitos de lobo ?
Donde esgrime su tragica energia ?
Para ponerme yo como vigia
Mientras urde su crimen y su robo (6)

Almafuerte aurait du vivre à une époque adverse. Aux débuts de l’ère chrétienne, en Asie mineure ou à Alexandrie, il eût été un hérésiarque, rêvant à de secrètes rédemptions et ourdissant des formules magiques; en pleine barbarie, un prophète chez les pasteurs et les guerriers, un Antonio Conselheiro (7), un Mahomet; en pleine civilisation un Butler ou un Nietzsche. Le destin lui impartit les faubourgs de la province de Buenos Aires; l’enferma dans les années 1854 à 1917; l’entoura de terrains vagues, de poussière, d’impasses, de cabanes en planche, de comités, de souteneurs pas même illettrés.

Il lut à la fois trop peu et trop; il se familiarisa avec les versets de l’Ecriture selon Cipriano de Valera, mais aussi avec les débats parlementaires et les articles de fond des journaux. En Amérique du Sud, à cette époque-là, on ne croyait qu’au catéchisme, avec sa divinité qui est une et triple et sa hiérarchie ecclésiastique, et au noir labyrinthe d’atomes aveugles qui, tout au long de l’éternité se combinent entre eux.

Le poète argentin est un artisan ou, si l’on préfère, un créateur d’artifices; son oeuvre relève d’une décision, non de la nécessité. Almafuerte, par contre, est organique. Ses défauts éclatent au grand jour, mais il est sauvé par sa ferveur et sa sincérité.

Comme tout grand poète instinctif, il nous a laissé les vers les plus mauvais que l’on puisse imaginer, mais aussi, parfois, les meilleurs.

 

(1)
Je suis de condition telle
qu’il te faudra me maudire,
car tu auras à vivre
une éternelle humiliation.
Je suis l’âme, l’apparence,
le frère de Lucifer
qui, terrible comme lui,
comme lui blasphème et crie.
Autour de ma tête gravite
la malédiction du laurier !
Je suis une palmeraie plantée
sur du calcaire et du gravier :
la floraison de l’orgueil,
de l’orgueil sublimé.
Je suis une graîne lancée
à la poursuite des étoiles;
un vil étourneau des champs
qui prétend voler comme l’aigle…
Ombre d’ombre qui se veut
être une ombre immortelle !
Et moi, chaque fois que je ris,
je pense que c’est un autre qui rit,
et comme si je domptais un poulain
je crois agir sur un autre que moi.
Je suis l’expression du vide,
de l’infécond et de l’inanimé
comme cette poussière déserte
où toute herbe se meurt…
Je suis un mort qui ne veut pas
qu’on le prenne pour un mort !

(2)
J’ai renié l’homme heureux, le potentat,
L’homme honnête, l’homme équilibré, l’homme fort…
Car j’ai pensé que la chance leur avait souri
Comme à n’importe quel tricheur que le sort favorise !

(3)
Quand le fils de Dieu, l’Ineffable,
Pardonna du haut du Golgotha au pervers…
Il marqua la face de l’Univers,
De la plus horrible injure imaginable !

(4)
… Je ne suis pas le Christ-Roi qui te pardonne
Je suis un Christ meilleur : celui qui t’aime !

(5)
J’ai vénéré, dans un servilisme génial,
Chez celui qui est tombé au plus bas,
La croix sans rachat de sa fange,
La nuit sans étoiles de son abîme.

(6)
Où cache-t-il ses palpitations de loup ?
Sur quoi portet-il sa tragique énergie ?
Que j’aille me poster en vigie
Tandis qu’il ourdit son crime et sa rapine !

(7)
Euclydes da Cunha (Os sertoes, 1902) raconte que pour Conselheiro, prophète des « sertanejos » du Nord, la vertu « était un reflet supérieur de la vanité, presque une impiété ». Almafuerte aurait partagé cette opinion.

 

 

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Poésie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s