Humanitaire

pd6

 

J’aime beaucoup l’humanité.

Je ne parle pas du bulletin de l’Amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard réunies.
Je veux dire le genre humain.
Avec ses faiblesses, sa force, son inépuisable volonté de dépasser les Dieux, ses craintes obscures des Ténèbres, sa peur païenne de la mort, sa tranquille résignation devant le péage de l’autoroute A6 dimanche dernier à 18 heures.

Il y a en chaque homme une trouble désespérance à l’idée que la durée de son propre passage sur terre ne lui permettra pas d’embrasser tous ses semblables et particulièrement Mme Lemercier Yvette, du Vésinet, qui ne sort jamais sans son berger allemand, cette conne.

C’est un crève-coeur que de ne pouvoir aimer tous les hommes.

A y bien réfléchir, on peut diviser l’humanité en quatre grandes catégories qu’on a plus ou moins le temps d’aimer. Les amis. Les copains. Les relations. Les gens qu’on connaît pas.

Les amis se comptent sur les doigts de la main du Baron Empain, voire de Django Reinhardt, pour les plus misanthropes. Ils sont extrêmement rares et précieux. On peut faire du vélo avec eux sans parler pendant que le soir tombe négligemment sur les champs de blé, et on n’a même pas mal dans les jambes dans les côtes.

La caractéristique principale d’un ami est de vous décevoir. Certes, on peut être légèrement déçu par la gauche ou par les performances de l’AS Saint-Etienne, mais la déception profonde, la vraie, celle qui peut vous faire oublier le goût des grands crus saint-émilion, ne peut venir que d’un véritable ami. Par exemple, j’ai été déçu hier par Jean-Louis, qui est pourtant vraiment mon ami, puisque parfois nous ne parlons même pas, même à pied, dans les sentiers de Picardie.

Je venais de lui apprendre que j’avais acquis une petite chienne. Une bergère. Allemande, certes, mais une bergère.

Sans prendre le temps de réfléchir pour ne pas me faire de la peine, il m’a dit en ricanant : « Ah bon ! Un chien nazi ? Tu lui a mis un brassard SS ? J’espère qu’elle n’est pas armée, ta carne ? »

Méchanceté gratuite. Envie gratuite de blesser. tu sais très bien que tu ne risques rien de cette petite boule de poils. Tu n’es même pas juif. Tu sais très bien que le seul déprédateur, le seul tueur pour le plaisir, la seule nuisance à pattes, se tient sur celles de derrière, afin d’avoir les mains libres pour y serrer son fouet à transformer les chiots en miliciens bavant.

Me faire ça à moi, Jean-Louis, à moi qui suis ton ami. Et qui te l’ai prouvé, puisque, une fois, au moins, je t’ai déçu moi-même.

Les copains se comptent sur les doigts de la déesse Vishnou qui pouvait faire la vaisselle en applaudissant le crépuscule. Ils déçoivent peu car on en attend moins, mais c’est quand même important qu’ils pensent au saucisson quand le temps se remet aux déjeuners sur l’herbe et qu’ils viennent se serrer un peu pour faire chaud quand le petit chat est mort, ou pour faire des révérences à l’enfant nouveau. Les bons copains se comprennent à demi-mot. Il règne entre eux une complicité de tireurs de sonnettes qu’entretiennent parfois l’expérience du frisson.

Les relations se comptent sur les doigts des choeurs de l’Armée Rouge. Mais on sera bien venu de n’entretenir que les bonnes, celles sur lesquelles on peut s’appuyer sans risquer de tomber par terre.

Quand on n’a pas de glaïeuls, certaines relations peuvent faire très joli dans les soirées mondaines, à question qu’elles soient célèbres ou stigmatisées de la Légion d’honneur. Il suffit alors de les appeler « coco » et de les embrasser gaiement, comme si on les aimait, et comme cela se fait dans mon milieu. Le commun ne manquera pas de s’esbaudir.

Il arrive que certaines relations soient susceptibles de se muer en amitiés, mais le temps n’a pas tout le temps le temps de prendre à temps le temps de nous laisser le temps de passer le temps.

Les gens qu’on connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter. D’ailleurs, ils ne comptent pas. Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour que Dieu fait (avec la rigueur et la grande bonté qui l’ont rendu célèbre jusqu’à Lambaréné), il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout.

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ? Etait-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

Je verrais bien une cinquième catégorie où s’inscrirait, unique, la femme qu’on aime sur le bout des doigts. Parce qu’on la connaît par coeur.

 

Extrait de « Le doute m’habite », textes de Pierre Desproges choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la comédie-française.

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