Je vais mourir

pd2

 

Je vais mourir ces jours-ci. Il y a des signes qui ne trompent pas :

Sur le plan purement clinique le signe irréfutable de ma fin prochaine m’est apparu hier à table : je n’ai pas envie de mon verre de vin. Rien qu’à la vue de la liqueur rouge sombre au reflets métalliques, mon coeur s’est soulevé. C’était pourtant un grand saint-émilion, un château-figeac 1971, c’est-à-dire l’une des plus importantes créations du géniee humain depuis l’intention du cinéma par les frères Lumière en 1895. J’ai soulevé mon verre, j’ai pointé le nez dedans et j’ai fait : « Beurk. » Pire, comme j’avais grand soif, je me suis servi un verre d’eau. Il s’agit de ce liquide transparent qui sort des robinets et dont on se sert pour se laver. Je n’en avais encore jamais vu dans un verre. On se demande ce qu’ils mettent dedans : ça sent l’oxygène et l’hydrogène; Mais enfin, bon, j’en ai bu; C’est donc la fin.

C’est horrible : partir comme ça sans avoir vécu la Troisième Guerre Mondiale aec ma chère femme et mes chers enfants courant nus sous les bombes; Mourir sans savoir qui va gagner : Poulidor ou Hinault , Saint-Etienne ou Sochaux?

Mourir sans avoir jamais rien compris à la finalité de l’homme. Mourir avec au coeur l’immense question restée sans réponse : si Dieu existe, pourquoi les deux tiers des enfants du monde sont-ils affamés ? Pourquoi la Terre est-elle en permanence à feu et à sang ? Pourquoi vivons-nous avec au ventre la peur incessante de l’holocauste atomique suprême ? Pourquoi mon magnétoscope est-il en panne ?

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Quand est-ce qu’on mange ? Seul Woody Allen, qui cache pudiquement sous des dehors comiques un réel tempérament de rigolo, a su répondre à ces angoissantes questions de la condition humaine; et sa réponse est négative : « Non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez de trouver un plombier pendant le week-end. »

J’en vois ici qui sourient. C’est qu’ils ne savent pas reconnaître l’authentique désespérance qui se cachent sous les prouesses verbales. Vous connaissez de vraies bonnes raisons de rire, vous ? Vous ne voyez donc pas ce qui se passe autour de vous ? si encore la plus petite lueur d’espoir nous était offerte !

Avant de mourir, je voudrais remercier tout particulièrement la municipalité de Pantin, où je suis né, place Jean-Baptiste-Vaquette-de-Gribeauval. Et, comme je suis né gratuitement, je préviens aimablement les corbeaux noirs en casquette de chez Roblot et d’ailleurs que je tiens à mourir également sans verser un kopek. Ecoutez-moi bien, vampires nécrophages de France : abattre des chênes pour en faire des boîtes, guillotiner les fleurs pour en faire des couronnes, faire semblant d’être triste avec des tronches de faux-culs, bousculer le chagrin des autres en leur exhibant des catalogues cadavériques, gagner sa vie sur la mort de son prochain, c’est un des métiers les moins touchés par le chômage dans notre beau pays.

Mais moi, je vous préviens, croque-morts de France : mon cadavre sera piégé. Le premier qui le touche, je lui saute à la gueule.

Etonnant, non ?

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Classé dans Ecrivain, Extraits

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