Le critique de cinéma (suite et fin)

desproges

 

Merci à toi, incontinent crétin justement ignoré, merci d’avoir fait sous toi, permettant ainsi à l’humble chroniqueur radiophonique quotidien de trouver matière (je pèse mes mots) à entretenir sa verve microscopique que les yeux tendres des enfants et la douceur de vivre en ce pays sans barreaux aux fenêtres des dictateurs en fuite font encore trop souvent chanceler. (C’est la verve qui chancelle).

 

Merci, sinistrissime ruminant, pour l’irréelle perfection de ta bouse, étalée comme un engrais prometteur sur le pré clairsemé de mon inspiration vacillante où je cherchais en vain ce soir les trèfles à quatre griffes de ma haine ordinairequi s’épanouit jour après jour au vent mauvais.

 

Relisons ensemble cette sentence digne de figurer au fronton du mausolée à la gloire du connard inconnu mort pour la transe (1) :

 

« C’est un film qui n’a d’autre ambition que de nous faire rire.  »

 

Ce qui (sans génie, je vous l’accorde) me fait bouillir, c’est qu’un cuistre ose rabaisser l’art, que dis-je, l »artisanat du rire au rang d’une pâlotte besognette pour façonneur léthargique de cocottes en papier.

Qu’on me comprenne. Je ne plaide pas pour ma chapelle. D’ailleurs, je ne cherche pas à vous faire rire, mais seulement à nourrir ma famille en ébauchant ici, chaque jour, un grand problème d’actualité : ceci est une chronique qui n’a d’autre ambition que de me faire manger (2).

 

Mais qui es-tu, zéro flapi, pour te permettre de penser que le labeur du clown se fait sans la sueur de l’homme ? Qui t’autorise à croire que l’humoriste est sans orgueil ? Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire. Un film, un livre, une pièce, un dessin qui cherchent à donner de la joie (à vendre de la joie, faut pas déconner), ça se prépare, ça se découpe, ça se polit. Une oeuvre pour de rire, ça se tourne, comme un fauteuil d’ébéniste, ou comme un compliment, je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire avec ce trou béant dans ta boîte crânienne… (3)  Molière, qui fait toujours rire le troisième âge, a transpiré à en mourir. Chaplin a sué .

Guitry s’est défoncé. Woody Allen et Mel Brooks sont fatigués, souvent, pour avoir eu la prétention de nous faire rire. Claude Zidi s’emmerde et parfois se décourage et s’épuise et continue, et c’est souvent terrible, car il arrive que ses films ne fassent rire que lui et deux charlots sur trois.

Mais il faut plus d’ambition, d’idées et de travail pour accoucher des Ripoux que pour avorter de films foetus à la Duras et autres déliquescences placentaires où le cinéphile lacanien rejoint le handicapé mental dans un même élan d’idolâtrie pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde.

 

Pauvre petit censeur de joie, tu sais ce qu’il te dit, monsieur Hulot ?

 

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver (4).

 

Notes de Terminus Est :

(1) Oh, petit coquin ! J’aime quand tu m’allumes !

(2) T’arrêtes pas, je sens que ça vient !

(3) Ca y est, je jouis …

(4) Rhââ lovely !

 

Moralité :

Un plumitif qui bâcle son travail, dans un monde non encore dépourvu du génie Desprogien, s’expose au ridicule.

 

extrait de « Le doute m’habite », textes de Pierre Desproges choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la Comédie Française, 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s