Majka (3è et avant-dernière partie)

La galerie était, comme c’est généralement le cas, claire et aérée – un parquet ciré, des murs blancs, un plafond haut – et il faisait jour alors que c’était le soir. Majken était avant tout une artiste travaillant sur le visuel, l’exposition se composait essentiellement de tableaux, colorés et figuratifs. Cependant, tout au fond du hall lumineux, il y avait un mur peint en noir. Il était percé d’une porte dissimulée sous une lourde teinture noire. Au-dessus de celle-ci étaient accrochées de grandes lettres au néon bleu indiquant ICI.

En s’approchant, on entendait, très faiblement, une voix qui murmurait à l’intérieur. Elle était aguichante et possédait un côté méditatif et magnétique et je fus attirée vers la porte. Je repoussai légèrement le rideau et plongeai le regard dans l’obscurité compacte. J’entrai et laissai lma tenture retomber sur moi. Je demeurai immobile dans la pénombre, attendant que mes yeux s’y accoutument et après quelques instants, je discernai une faible lueur bleuâtre plus loin.

J’avançai avec précaution dans sa direction et celle du murmure et, immédiatement, je distinguai non pas une voix mais deux. Ou peut-être trois, voire davantage, c’était difficile à déterminer. Elle émanaient de l’obscurité, diffuses. A des distances variables de moi, elles surgissaient et disparaissaient, s’enchaînant parfois ou se couvrant les unes les autres. Les voix étaient insistantes, mais d’une manière agréable, ni courroucées ni vindicatives. Il était impossible de distinguer ce qu’elles disaient, mais j’avais l’impression qu’elles m’appelaient – enfin, pas précisément moi, bien sûr, mais en tant que visiteuse. Le sol sous mes pieds semblait doux et silencieux comme de la moquette et je n’entendais pas mes propres pas. Je ne voyais rien non plus, à l’exception de la lueur bleuâtre tout au fond; seule une obscurité m’entourait et j’avais l’impression de me déplacer dans une sorte de tunnel. Au bout d’un moment, j’eus également la sensation qu’il y avait plusieurs personnes autour de moi. Je ne distinguais rien, mais de temps à autre il me semblait percevoir une respiration qui n’était pas la mienne ou sentir un léger mouvement de l’air comme si quelqu’un passait à côté de moi sans que j’en aie la certitude.

Les voix qui murmuraient devinrent de plus en plus nombreuses au fil de ma progression. Elles ne se firent pas plus fortes, c’était moi qui me rapprochais d’elles. Je dépassai des voix isolées, les laissant derrière moi, seulement pour m’approcher d’autres. Soudain, je me retrouvais encerclée par ces murmures, chuchotants et aguichants. Au début, c’était des voix d’hommes et de femmes. Cependant, après quelque temps, je distinguai aussi une voix d’enfant, plus stridente et haut perchée, ça et là.

La lueur bleue devant moi gagna en intensité et en taille. Je me rapprochais toujours plus, la température fraîchissait à présent et une odeur de terre humide me parvint comme si j’entrai dans une caverne. En m’y enfonçant, au milieu de toutes ces voix, je perçus au loin quelque chose qui dégoulinait puis l’écho de pas lents. L’ensemble produisait un effet vraiment apaisant : les sons, la pénombre, l’odeur de la terre et la fraîcheur. Je sentais littéralement mon coeur ralentir et adopter un rythme plus paisible. Mes bras, mes épaules et ma nuque me semblaient agréablement détendus. Mes pas aussi se firent plus lents et légers, comme si je marchais au ralenti. J’étais parfaitement calme. Mon cerveau pesait de tout son poids à l’intérieur de ma boîte crânienne – pour la première fois de ma vie, j’avais conscience de son poids. Il était là, lourd et sielncieux. Il ne pensait pas, n’avait pas d’opinions, n’argumentait pas, n’analysait pas. Il se contentait de contrôler mes fonctions corporelles et mes organes sensoriels et je ne pense pas que mes sens aient jamais été aussi aiguisés. Dans cet état très lucide, hautement réceptif et pourtant incroyablement détendu, je pénétrai dans une pièce ovale aux murs noirs recouverts de grands vitraux tandis que mes pas résonnaient sur un sol en marbre. Il y avait manifestement des gens ici et c’était leurs pas que j’avais entendus, accompagnés de leurs voix et de ce bruissement d’eau.

Les gens étaient des ombres noires, se déplaçant comme mues par une transe. L’écoulement était devenu plus perceptible, plus proche, les voix chuchotaient comme avant, certaines à proximité, d’autres plus lointaines, des voix d’enfants et des voix d’adultes, femmes et hommes, et les mots étaient impossibles à discerner. L’obscurité régnait ici aussi, mais les vitraux aux motifs abstraits bleus et turquoise étaient illuminés. A leur faible lueur, je distinguais, en plus des silhouettes bougeant lentement dans la pièce, une grande pierre arrondie, à peu près de la même hauteur que le garrot d’un petit poney ou d’un grand chien, au centre de la salle. D’un endroit situé quelque part en hauteur une goutte d’eau tombait à intervalles réguliers, peut-être toutes les cinq ou six secondes, droit dans un creux au sommet de la masse. Il était rempli et l’eau ruisselait le long du bloc, s’accumulant dans un socle compact noir à sa base.

Je demeurais là à contempler les gouttelettes tomber et l’eau qui recouvrait la pierre tel un voile translucide, jusqu’à ce que je prenne conscience de la chaleur d’un corps à côté de moi et relève le regard. C’était Majken en personne. Elle m’adressa un signe de tête sans rien dire. Je le lui rendis. Le blanc de ses yeux brillait à la lueur bleuâtre des vitraux; ses cheveux avaient leur lustre blond cendré nocturne et paraissaient vraiment doux et soyeux, comme de l’angora, et spontanément, je levai la main et les caressai avec délicatesse et lenteur du bout des doigts – avant de les laisser glisser sur sa nuque et le long de sa colonne. Arrivée au bas de son dos, je m’arrêtai et retirai lentement ma main.

A cet instant, je sentis quelqu’un me faire la même chose, oui, précisément : quelqu’un parce que ce n’était pas Majken, mais une personne se tenant juste derrière moi et déplaçant délicatement le bout de ses doigts du sommet de mon crâne sur mes cheveux puis le long de ma nuque et de mon dos jusqu’à la base de ma colonne avant de disparaître. Je me retournai, mais pas assez vite pour voir de qui il s’agissait. J’entendis uniquement l’écho de pas feutrés s’éloignant et se fondant dans l’obscurité.

(L’unité, Ninni Holmqvist)

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