Majka (deuxième partie)

Après un moment, nous nous dirigeâmes vers le tableau suivant. Il montrait une autre femme, sensiblement plus jeune. Elle portait une longue robe blanche et un voile en tulle et nageait sous l’eau avec un filet, chassant un autre banc de spermatozoïdes qui, cette fois-ci, essayaient de lui échapper en frétillant du flagelle. Cette oeuvre était intitulée Fertile.

La toile suivante était petite, environ trente centimètres sur trente, et représentait un foetus bleuâtre dans un placenta, se détachant sur un arrière-plan chaud, couleur rouge sang avec des veines bleues. Le foetus apparaissait de profil, mais était tordu dans une position artificielle : les bras et les jambes minuscules encore translucides étaient repliés près du corps alors que le tronc et la tête étaient tournés vers l’avant, face au spectateur. La tête était également légèrement inclinée vers l’arrière et les yeux ovales louchaient sans voir, me sembla-t-il, dans différentes directions. Le nez n’était encore qu’une masse informe et dénuée de narines au milieu du visage bleu pâle avec sa peau fine et duveteuse. La bouche était la partie du corps manquant le plus de naturel avec d’épaisses lèvres rouges à demi ouvertes et figées en une expression contrariée, peut-être une grimace de douleur, peut-être un ricanement méprisant, c’était difficile à déterminer. De même qu’il n’était pas évident de savoir si le foetus était mort ou viable mais souffrant de malformations sévères. Je me penchai pour lire le titre :  To be or not to be – that is the question.

J’éclatai de rire, involontairement. Johannes me fixa et partit également d’un rire grave, tonitruant quoiqu’un peu hésitant : peut-être riait-il par politesse pour m’imiter ou pour ne pas paraître stupide, ou alors il était aussi hilare que moi : peut-être était-ce juste sa manière de rire.

Majka, qui était plus loin dans la pièce et discutait avec Alice, Vanja et d’autres visiteurs, se dirigea vers nous, un verre à moitié plein à la main.
– Vous le trouvez amusant ? demanda-t-elle en désignant le tableau en question.
– Oui, répondis-je. Ou plutôt non. Ou les deux. Il … met mal à l’aise. Et pourtant il est amusant.
– Oui … En fait, c’est ce que j’éprouvais quand je l’ai peint. Dans le sens opposé, cependant. Mon premier sentiment était une espèce d’humour indigné, mais plus je progressais, plus le foetus était malformé et effrayant. A la fin, j’en avais même un peu peur. Et c’est toujours le cas, je pense.

Tandis qu’elle parlait, je regardais ses yeux verts, qui dégageaient calme et harmonie. Toutefois, au coin d’un oeil, un minuscule nerf vibrait, imperceptiblement; il tressaillait et tremblait sous la peau. Ce frémissement ainsi qu’un signe très discret de tension autour de sa bouche révélaient que cette harmonie n’était pas totale, qu’il y avait quelque chose à l’intérieur qui n’était pas calme et je fus saisie d’une irrésistible envie de la prendre dans mes bras pour la consoler et la protéger. Pour essayer de la sauver. Cependant, comme durant notre promenade nocturne dans le jardin de Monet la semaine précédente, je craignis de gâcher l’atmosphère si je cédais à mes émotions et à mes impulsions.

 

L’unité, de Ninni Holmqvist.

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Classé dans Ecrivain, Extraits, Roman

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