Ô Raie !

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une question se pose : peut-on dire « l’orée » en parlant d’un livre, alors que Pierre Larousse définit l’orée comme la lisière d’un bois, et de rien d’autre ?

Dans l’incertitude, rassurons-nous cependant en nous rappelant que le lexicographe susnommé lutta toute sa vie contre le doute existentiel qui l’habitait en décrétant ça et là, avec une brutale autorité tyrannique de façade, dans sa grande encyclopédie péremptoire, un incroyable chapelet de définitions définitives que la loi ne nous empêche en rien de contester.
Souvenons-nous, par exemple, du traitement qu’il infligea naguère à l’un de nos plus joviaux adverbes :
GAIEMENT : adv. Avec gaieté. aller gaiement à la mort.

A l’orée de la seconde partie de cet opusculaillon, une autre question se pose : devons-nous aller gaiement à la mort ?
Pouvons-nous au moins vivre heureux en l’attendant ?
Je réponds oui.

Je réponds oui avec une tranquille assurance, bien que je ne sois pas plus qualifié que le pape ou Lénine pour distribuer des règles de vie à mes contemporains dont la solubilité dans l’humus final reste, après tout, la seule certitude palpable. Cependant, malgré l’inévitable terminus asticotier du voyage où pourriront jusqu’à tes cheveux si doux à mon cou, malgré la colossale improbabilité de la survie de nos âmes dans un au-delà de cumulo-nimbus parsemé de connards flottant en chemises de nuit traitées Soupline, malgré, enfin, l’extrême fragilité des témoignages approximatifs de l’existence de Dieu, il y a toujours une petite raison d’espérer. Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or, disait Théodore Botrel, qui vient de sauter dans la dernière édition du Larousse : c’est d’ailleurs la seule fois qu’il ait jamais sauté.
Et pour cause : quelle femme honnête eût jamais ouvert son coeur et ses cuisses à un bougre benêt de bourgeois bigot, plus con que breton au demeurant, dont le comble de la salacité conjugale consistait à s’exhiber en caleçon mou devant sa légitime en lui disant :
– « Même le plus noir nuage a sa frange d’or ».

Pierre Desproges, « Vivons heureux en attendant la mort ».

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