J’ai enfoncé tous les autres (Philippe Djian)

Un matin, j’en ai eu marre. J’ai cherché un vrai boulot. Au moins pour deux ou trois mois, je pensais, le temps de me sortir de la merde. D’une manière ou d’une autre, les mecs m’avaient coincé.

Je suis donc descendu, j’ai acheté le journal et je suis monté étudier ça tranquillement dans ma chambre. Y’avait autant d’offres que de demandes, je comprenais pas bien où était le problème, ni qui demandait quoi mais le papier avait une odeur agréable et j’ai tenu bon.

A ce moment-là, il me restait encore un costume avec un gilet, un truc qui défiait toutes les modes, un beau Noir, une emmerdeuse qui m’avait eu à l’usure, mais que j’avais pu prendre de vitesse. Aussi, quand je me suis pointé pour l’annonce, le canard négligemment roulé sous le bras, j’ai enfoncé tous les autres, je leur ai même pas laissé une chance.

On était trois à bander pour ce truc d’employé à la banque BARMS & C° et y’avait un Noir parmi nous. Je dois dire qu’il a pas fait long feu, il s’en doutait et nous aussi. Vers midi, à la fin des tests, Ils ont posé sa feuille sur un coin du bureau, Ils l’ont même pas lue. Puis on a eu une heure pour déjeuner.

Je me suis pas pressé. Il faisait beau. Les gens cavalaient dans tous les sens. Pour une fois que j’avais lu le journal, je savais bien qu’il s’agissait pas d’une exercice anti-aérien du genre Bon Dieu ce qui nous arrive dessus, vous êtes priés de filer jusqu’aux abris, magnez-vous, c’est votre peau qui est en jeu. Non, y’avait rien de tout ça et pourtant, ils étaient comme des dingues.

Le premier bar que j’ai aperçu était plein à craquer, je voyais des oeufs, des sandwichs, des viandes froides qui glissaient au-dessus des têtes et là, si vous renversiez votre verre, quinze personnes se retrouvaient trempées et hurlaient.

Le suivant, c’était la même chose. Plein de sueur, de coups de gueules, fallait se battre pour une tranche de pain mou recouverte d’une feuille de salade, SE BATTRE!  J’ai commencé à comprendre, j’ai commencé à avoir une sérieuse dalle.

A la fin, j’ai fini le tour du quartier au pas de course. J’avais rien avalé. Pas même une épicerie d’ouverte. C’était le coin des magasins chics, des galeries, des banques, un de ces coins irréels et sans pitié où une envie de pisser pouvait se terminer en catastrophe.

J’étais à l’heure pour la séance de l’après-midi. Le Noir avait laissé tomber. Il était libre. On restait donc que tous les deux en ligne, moi et l’autre connard, ce type que j’avais vu partout, des centaines de fois, en flic, en contrôleur, en huissier, ce type qui vient vous gâcher vos journées, qui vous regarde de haut, qui vient vous coller sa putain de gueule sous le nez quand vous sortez tout frais d’un rêve, qui vous fait entrevoir le plaisir subtil du meurtre.

On était tous les deux plantés devant un bureau. Derrière, y’avait ces petites lunettes rondes, cerclées d’or, qui faisaient durer le plaisir. J’avais mis au point un petit sourire que j’ai vite abandonné. J’ai froncé les sourcils et j’ai regardé dix centimètres au-dessus des lunettes, vers l’Avenir, vraiment profond. Mais l’autre a du faire pareil, y’a eu la question éliminatoire.

– Quelles sont les raisons pour lesquelles vous désirez obtenir ce poste? ont demandé les lunettes.

L’autre a démarré comme un fou, j’étais soufflé. Il est parti dans un truc incompréhensible, j’arrivais pas à suivre, honneur qu’il disait avec sa voix grave, situation, efficacité, ponctualité, tout ça, je me demandais ce qu’il allait me laisser. Je commençais à croire que j’allais me faire baiser sur le poteau. J’avais rien préparé.

Quand il s’est arrêté, les lunettes ont glissé sur moi, elles m’ont glacé.

– Je dois me marier, monsieur, j’ai fait. Je voudrais faire construire. J’aurais besoin d’obtenir un crédit sur vingt ans ou plus si c’était possible…

C’est moi qu’Ils ont engagé. Y’avait une logique dans ce bordel.

 

Extrait de « J’ai enfoncé tous les autres », nouvelle de Philippe Djian reprise dans son recueil « 50 contre 1 ».

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Ecrivain, Extraits

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s