Coccinelle

MINOLTA DIGITAL CAMERA

 

L’unique véritable souvenir que je garde de mon père tient plutôt du cauchemar.

Je dormais, allongé sur le siège arrière de la Coccinelle, lorsque l’accident survint. Il était tard, après tout, pour un petit garçon de quatre ans à peine. D’ordinaire, j’étais au lit depuis belle lurette à cette heure-là !

Toujours est-il que ce sont les cris de ma mère qui me réveillèrent en sursaut:  » Coupe le contact ! Vite, sinon on va cramer !  » Totalement paniqué, je ne reconnaissais plus cet environnement si familier et mis un certain temps à réaliser, dans l’hystérie ambiante, que nous nous trouvions sur le toit. Mon père était au volant ce soir-là, saoul comme souvent, quand une embardée nous laissa tête-bêche, après plusieurs tonneaux.

Il tenait probablement ce vice de ma grand-mère, qui s’enfilait allègrement ses huit Stella Artois par jour. Quand les choses ont commencé à se gâter avec ma mère, qui le trompait ouvertement, il s’est accroché à l’alcool comme à une bouée de sauvetage. Lorsqu’un de ses clients lui réglait ses honoraires d’avocat, il faisait la tournée des Grands Ducs, payait à boire à la ronde et rentrait aux petites heures, gris et fauché. Mais toujours avec un cadeau à mon intention, enfoui dans la poche de son manteau. Puis venaient les cris et hurlements, les bousculades, les écroulements de lampadaires, les échanges de coups…

Fort heureusement, mon père était aussi efflanqué que moi, soixante kilos à tout casser pour un mètre quatre-vingt. Ma mère n’était pas non plus du genre à s’en laisser compter: ces joutes étaient donc somme toute assez équilibrées. Ma mère rendait les coups. Mon père, qui n’était pas de nature violente, retenait sûrement les siens. Jamais ma mère n’arbora un cocard matinal, en tous cas.

Par miracle, nous sortîmes tous trois indemnes de ce carambolage spectaculaire – à cette époque, les ceintures de sécurité et autres airbags n’existaient pas encore! Notre vitesse modérée nous fut salutaire lors de cette exploration inattendue des champs avoisinants et, fort heureusement, aucun obstacle ne vint arrêter notre course folle. Nous en fûmes quittes pour quelques ecchymoses et la longue attente d’une dépanneuse dans le froid hivernal.

Le lendemain, dans la cour de récréation, je connus la gloriole des héros.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Plume

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s