La Chrysalide (1ère partie)

Mai 2013

Cela fait maintenant cinq ou six ans que je travaille exclusivement à La Marionnette, un café bruxellois proche des étangs d’Ixelles, réputé pour son look suranné, sa déco « originale » (on se croirait chez un brocanteur) et sa bonne zique. La clientèle y est principalement constituée d’un mélange hétéroclite d’étudiants d’art et de marginaux et intellectuels de tous âges.

Depuis deux ans, la fille du patron, L., est tout doucement en train de « reprendre la boutique » et le café marche de mieux en mieux. En plus des transformations effectuées, qui ont rajouté un étage plus cosy au rez-de-chaussée déjà spacieux, reconfiguré les toilettes (qui en avaient bien besoin), ajouté un fumoir, etc., des concerts et DJ sets ont été ajoutés aux activités récurrentes du lieu, ce qui change pas mal du club de Go du lundi ! Et je dois dire que la première fois que j’ai vu des jeunes filles danser sur les bancs – heureusement robustes – je n’en croyais pas mes yeux : jamais je n’aurais imaginé assister à un tel spectacle sous l’égide de
J-M!

Mais la corollaire de tout ceci, c’est que la clientèle a énormément rajeuni (et s’est aussi quelque peu embourgeoisée). Très content tout d’abord des transformations apportées, de l’audace de L. – qui, en plus de gérer les commandes, l’agenda des concerts, le nouveau site Facebook, fait aussi la cuisine le midi – je me sens de plus en plus déphasé derrière le bar face à une clientèle dont la moyenne d’âge fait trente ans de moins que moi. J’ai aussi commencé à travailler beaucoup plus souvent la journée, ce qui ne fait pas de mal à mes artères vieillissantes, mais l’adaptation à ces nouveaux horaires ne se passe pas sans mal.

Cela fait donc huit mois que je traîne la patte pour aller au boulot. Moi qui sortais faire la bringue deux à trois fois par semaine, j’ai mis trois fois les pieds dans un bar durant cette période : après le boulot, je vais faire mes courses, rentre chez moi, mange, puis me met au lit pour y regarder des séries télé, lire ou glander, en attendant que le sommeil me prenne enfin. Le matin, je me lève le plus tard possible, me douche, me change, prend un café et part travailler.

Mais aujourd’hui, je décide de ne pas rentrer tout de suite, préférant faire un tour du côté de la Porte de Namur. Et la chance est avec moi, car une de mes barmaids favorites est de service. Comme elle est surchargée de boulot, je lui file un petit coup de main, discute avec elle, me fait inviter par des clients jusqu’ici inconnus à partager leur spliff et m’éternise sur les lieux. Je rentre donc chez moi fort tard, dort très bien et, le matin venu, me sens nettement plus en forme que depuis des mois.

Dix jours plus tard, je n’ai toujours pas dessaoûlé. Il est tard, je suis sur mon lieu de travail, passablement émêché, quand les deux jeunes de service me demandent de l’aide pour gérer un client massif, qui a lui aussi abusé de la dive bouteille. Le reconnaissant, je leur dis que je m’en charge et me dirige vers lui. Nous devisons et il me confie que sa femme l’a plaqué, je l’apaise, il quitte le bar et, le problème ainsi résolu, je me réaccoude au comptoir. Mais peu après, l’un des barmen me signale que le même client est revenu s’attabler (je lui tourne le dos), et je me dirige vers sa table, un peu énervé de le voir installé en compagnie de sa nana ! La discussion reprend sur un ton plus vif que la dernière fois, je décide de le mettre dehors, mais le gaillard est plus que costaud, je suis plus qu’imbibé et il faut bientôt que les barmen me viennent en aide, vu que je suis à terre en train de me prendre une branlée.

L’intrus finalement éjecté et l’adrénaline ayant (un peu tard) dissipé les vapeurs méphitiques de mon cerveau embrumé, j’assiste à l’arrivée du fils du patron, T., venu relever un des deux jeunôts de service. Je le vois rire au récit des mésaventures de la soirée au moment où je décidais de lever le camp. Enervé par la douleur de mes côtes et de mon épaule droite, maintenant bien perceptible, je remercie les barmen une dernière fois pour leur intervention, mais ne peut m’empêcher d’adresser à T. un cinglant : « Par contre, toi, je ne te félicite pas ! »

Le lendemain au réveil, je réalise deux choses :
1) Je me sens totalement incapable d’aller travailler dans mon état : mon bras droit et mon torse sont bleus et douloureux, mes mains écorchées par les coups rendus.
2) Et de toute manière, je n’ai probablement plus de boulot : J-M est un papa gâteau, j’ai insulté son fils devant une centaine de clients. Entre famille et employé, son choix sera vite fait, malgré toute l’estime réciproque que nous nous portons.

Je décide donc de passer à La Marionnette dès son ouverture pour raconter à L. les événements de la veille, lui annoncer mon indisponibilité pour les jours à venir et vérifier que cela vaut encore la peine que je m’en soucie.

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4 Commentaires

Classé dans Plume

4 réponses à “La Chrysalide (1ère partie)

  1. Ça sent bon l’histoire des beaux quartiers, de vieilles habitudes, récurrentes … J’aime ta façon de narrer, décrire, est-ce du vécu ou non peu importe le récit est joli.

  2. Y’a une seconde partie ? Ou c’est une finte ?

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