Chercher Proust

Jacques Bartel a un problème : il est tombé amoureux de Proust dès l’adolescence. Sa mère le soupçonne d’être attiré par les hommes, son père, un manuel, a honte de son gout pout la littérature et il saoule tous ses condisciples et potentielles conquêtes en le citant à tout bout de champ. Après une brève expérience libidineuse au collège, il finit donc célibataire et chercheur proustien, dénigré dans ce milieu regorgeant de septuagénaires, jaloux de sa jeunesse. Par chance, il découvre qu’un ancien ami de son maître est toujours vivant et forme le projet de l’interroger, afin de publier une étude sur le sujet. Mais entre Mathilde, sa petite amie qui le terrorise, et les visites nocturnes de fantômes opposés à ses desseins, finira-t-il par arriver à ses fins ?

Mes premières lectures de La Recherche (1) étaient forcément imparfaites. Je ne comprenais pas tout, et souvent, la syntaxe de mon maître m’ensevelissait. Ecrasé par une phrase de dix lignes, je n’avais plus aucun repère. Je savais que lors d’une avalanche, une victime devait uriner pour retrouver la direction du sol et donc savoir si elle avait la tête en haut ou en bas. Dans mon cas, uriner ne m’était d’aucun secours, où était le sujet, où était le verbe, de quoi était-il question au juste ? A vrai dire, et comme tout lecteur qui se respecte, dans ces moments neigeux, je passais à la page suivante tout en faisant mine d’avoir compris le passage oublié. Je n’ai pas honte de dire que certaines pages sont restées pour moi, pendant des années, aussi obscures que le plus obscur des poèmes de Mallarmé. Et pourquoi peut-on entendre à la télévision, à la radio, des gens dirent qu’ils relisent Proust régulièrement ? Simplement parce que comme moi, ils ne l’ont pas lu entièrement, ils ne le relisent pas, ils le lisent. Pourquoi revenir vers quelque chose d’ardu ? Pour vérifier s’ils ont progressé intellectuellement depuis leur dernière rencontre avec La Recherche. Très souvent, la réponse est négative. « Ce n’est pas grave, se disent-ils, j’ai le temps, ces jours-ci je suis stressé, fatigué, au boulot, ça va pas trop, ma femme m’énerve, mes enfants aussi. Je reprendrai cette lecture plus tard. » Ansi, La Recherche perdure …

(1) « A la recherche du temps perdu ».

Quand l’ANPE vous déniche un emploi, c’est une mission, cela fait tout de suite mieux, plus aventurier. D’ailleurs, lorsque mon conseiller me parla de ma première mission, je m’imaginais déjà en Indiana Jones français… et j’atterris chez un charpentier.

Dans la bibliothèque de l’association règnait d’ordinaire un silence mortifère, je décidai d’y remédier en téléphonant, chantonnant, sifflotant, en mâchant du chewing-gum comme une coiffeuse de bas-étage. Mes collègues appareillés en sonotone dernier cri furent rapidement exaspérés par ce brouhaha qui, soit dit en passant, n’aurait pas réveillé un nourisson fraîchement endormi. Le problème avec les anciens, c’est qu’ils exaggèrent tout et surtout ceux-là, habitués qu’ils étaient à vivre avec des fantômes. Ils devaient être les recordmen mondiaux des plaintes pour tapage diurne et nocturne.

Chercher Proust, Michael Uras, Le Livre de Poche, 210 p., 6,10 €

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