Les oreillons

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Quand j’avais 8 ou 9 ans – je ne me souviens plus exactement – j’ai contracté les oreillons. Ce dont je me rappelle, c’est que ma mère était très contente. Moi qui crevais de mal et n’arrivais quasiment plus à ingurgiter de nourriture solide – mâcher me faisait trop mal – je ne trouvais pas ça drôle du tout ! Mais elle m’expliqua que cette maladie infantile, douloureuse mais bénigne, pouvait rendre stérile un homme adulte contaminé et qu’il valait donc mieux l’attraper jeune.

Toujours est-il que cela posait deux problèmes. Tout d’abord, j’étais en pleine session d’examens de fin d’année et le risque de contagion m’interdisait de me rendre à l’école. Comme j’étais premier de classe et ma mère prof dans cette même école, je fus toutefois autorisé à passer les examens à domicile, à condition de « ne pas tricher ». Et comme ma mère ne pouvait s’occuper de moi vu son travail, elle décida de me confier à « Bobonne » pour trois semaines.

Bobonne, ma grand-mère paternelle – « Bonne Maman » étant réservé à mon autre grand-mère – vivait dans une immense maison à Courcelles, avec un de ses frères, l’oncle Jules. Veuve de guerre, elle louait aussi deux pièces à un kinésithérapeute doté d’un grand sens de l’humour et hébergeait régulièrement l’un de ses neveux pendant ses périodes de blocus. La maison disposait aussi d’un grand jardin, avec deux pelouses, plusieurs parterres de fleurs, des noisetiers, un cerisier, un potager, des remises et même un poulailler. Les oreillons commençaient à ne plus me paraître si pénibles, finalement !

Je me vis attribuer une chambre, juste en face de celle de Bobonne, pourvue d’un grand lit et de meubles anciens, précieux et intimidants. J’appris d’ailleurs de ma mère, bien plus tard, que c’est dans ce même lit que j’avais été conçu. Chaque matin, j’étais chargé d’aller récolter les oeufs nouveaux, encore baignés de la chaleur du cul des poules, puis de cueillir les fraises arrivées à maturité. C’est ainsi que je découvris la succulence de l’oeuf tout frais pondu, cuit à la coque avec des mouillettes. Et l’essentiel de mon régime, pendant les quinze premiers jours, fut constitué de fraises écrasées avec du sucre sur des tranches de pain, ainsi suffisamment amollies par le jus des fruits pour ne pas faire renâcler mes mâchoires douloureuses, ainsi que de soupes et bouillons enrichis de viande et de vermicelle.

Pendant la journée, je profitais des pauses que Pierre, le neveu, s’octroyait de temps à autre dans la préparation de sa propre session, universitaire elle, ou des intervalles entre deux clients qui nous valaient la visite du kiné, qui traitait beaucoup de sportifs professionnels et en avait toujours une bonne à raconter sur l’une ou l’autre célébrité locale. Je prenais aussi en général du repos en allant m’allonger : après tout, j’étais malade et fiévreux.

En fin d’après-midi, ma mère passait m’apporter les énoncés des examens du jour, sur lesquels je planchais pendant qu’elle devisait avec sa belle-mère, puis nous passions un moment ensemble. Et le soir, souvent, je jouais aux échecs avec mon oncle – qui me massacrait la plupart du temps – ou aux cartes avec ma grand-mère, mon oncle et parfois une voisine pour faire le quatrième au whist.

Que de découvertes je fis, lors de ce premier séjour chez ma grand-mère ! J’appris à moudre le café dans l’antique moulin en bois auquel elle recourrait au fur et à mesure des besoins – et à le nettoyer ensuite – à me méfier du loquet récalcitrant de la toilette extérieure – où je restai un jour coincé jusqu’à ce que l’Oncle Jules vienne me délivrer – et à guider les brasseurs jusqu’à la cave à bière, lors de leur visite hebdomadaire pour renouveler le stock. Mon oncle appréciait en effet une Orval de temps en temps, les limonades et la Triple Piedboeuf m’étaient plus particulièrement destinées et Bobonne, à mon insu, s’enfilait ses huit Stella Artois par jour. Et il fallait aussi abreuver les fréquents invités-surprises, voisins ou membres de la famille.

C’est d’ailleurs ainsi que je rencontrai Bertoncello, future vedette du Sporting Club de Charleroi, devenu fameux ensuite pour sa bedaine – qui ne l’empêchait nullement d’être un attaquant redoutable – et pour s’être assis sur le ballon lors d’un match contre le RWDM, pour protester contre une décision arbitrale contestable – ce qui lui valut d’ailleurs l’exclusion. A l’époque, bien sûr, il n’était encore qu’un grand espoir du club. N’empêche que j’ai maintes fois vu Berto, qui venait me livrer ma limonade : vive les oreillons !

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