Plume : Spirale (deuxième partie)

spirale

Chose étonnante : cette journée, qui aurait dû être déprimante en diable, se révéla en fait une succession de moments précieux. Les pigeons de la Place Flagey lui firent la fête en voletant autour de lui, le soleil fut de la partie toute la journée et il tomba par hasard sur deux amis qu’il n’avait plus vus depuis longtemps. Puis vint le pompon : croisant dans ses déambulations pédestres une belle africaine, porteuse elle aussi d’un Ipod, il fit ce qu’il ne faisait pour ainsi dire jamais quand elle lui adressa la parole : arrêter sa musique en plein milieu d’un morceau, avant de lui répondre ! Cinq minutes plus tard, il était l’heureux possesseur de son numéro de téléphone et invité à une soirée dans la semaine.

Le lendemain au réveil, il réalisa finalement qu’une chape de plomb s’était envolée de ses épaules après son éviction, ce qui expliquait partiellement l’extase de la journée précédente. Profitant de ce regain d’énergie, il entama les démarches nécessaires pour mettre en marche le système d’aide sociale et tomba sur une assistante aussi compétente qu’humaine, espèce en voie de disparition dans la capitale. Il commença aussi à envisager l’avenir. Rapidement, il décida d’arrêter de travailler dans l’Horeca et d’en profiter pour retourner vivre à la campagne, loin du stress de la ville. Il répertoria ses points forts (langues et informatique, principalement), les régions de Wallonie où il se voyait bien migrer et contacta son propriétaire pour s’accorder sur une fin de bail anticipé.

Bientôt, pourtant, les choses virèrent à l’aigre : l’assistante sociale qui s’occupait de son dossier au CPAS, promue, fut remplacée par un débutant et son dossier, au lieu de progresser rapidement, commença à mystérieusement stagner, puis même à régresser. Des demandes abracadabrantesques lui furent faites : on l’accusa d’être propriétaire du flat qu’il louait depuis cinq ans, puis de son ancienne maison d’Ecaussines, vendue treize ans auparavant ; il manquait toujours l’un ou l’autre document nécessaire avant de présenter le dossier pour acceptation, etcaetera, etcaetera. Le maigre pécule dont il disposait avait fondu comme neige au soleil, ce qui l’obligeait à faire tous ses déplacements à pied, lui faisant perdre un temps précieux lors de ses démarches. Et contribuant à son épuisement : ajoutés aux trop peu nombreuses heures de sommeil, à l’unique repas journalier, au stress causé par la futilité de ses recherches d’emploi, les dizaines de kilomètres de marche journaliers sous le soleil se transformaient peu à peu en corvée.

Ce régime de sport intensif après des mois de quasi inactivité, associé à la diminution drastique de sa consommation de bière et de victuailles, eut bientôt des effets visibles. Il perdit plusieurs kilos – lui qui n’en faisait déjà que cinquante au départ – et constata à son grand dam qu’il s’épuisait avec une facilité inquiétante. Le plus dur à supporter restait néanmoins le rationnement du tabac, provoqué par l’état désastreux de ses finances. Après l’avoir dépanné une fois ou l’autre de quelques euros, ses amis rechignaient maintenant à répéter l’opération caritative, surtout qu’il ne disposait d’aucune perspective de rentrée financière dans un proche avenir, ce qui handicapait sérieusement ses demandes d’assistance.

Fin juin, harcelé par son propriétaire – à qui il devait déjà un mois de loyer – il fut contraint de s’exiler chez un ami couvinois. Cela compliqua encore sa tâche au CPAS : il se trouvait maintenant à près de trois heures de Bruxelles et chaque trajet l’endettait un peu plus. Il passa donc pas mal de nuits à la belle étoile pour rentabiliser ses déplacements et, si juillet fut clément, les nuits d’août virent le retour de la pluie et de la fraîcheur. Des quintes de toux le laissant à bout de souffle confirmèrent ses peurs : la malnutrition et l’épuisement combinés avaient affaiblis ses défenses humanitaires et il était hors de question de payer médecin ou médicaments.

Seuls points positifs à retirer de tout ça, hormis sa reprise de la marche et sa consommation assagie de spiritueux et tabac : il avait meublé son temps libre à créer un blog, qu’il espérait vaguement rentabiliser grâce à des bandeaux publicitaires si sa fréquentation devenait suffisante, et rencontré à Couvin une assidue d’un forum privé fortement axé sur le jeu de rôle, passion délaissée une vingtaine d’années plus tôt.

Heureusement, son ordinateur portable avait résisté à ses excès de juillet. Lors de sa première visite dans la capitale depuis son déménagement, il avait en effet pris une biture monumentale, qui n’avait pas été sans conséquence. L’esprit embué par le prêt inespéré de cinquante euros par un ami, il s’était laissé aller à s’offrir le resto. Après dix jours passés sans boire une goutte d’alcool, vin, pousse-café du patron, puis digestifs offerts par un de ses anciens collègues barman lui étaient sérieusement montés à la tête. Toujours est-il que quand son esprit émergea des brumes le lendemain, il en était quitte de son lecteur MP3, son GSM et … ses chaussures ! Le retour à Couvin ne fut d’ailleurs pas de tout repos, les trois kilomètres pieds nus laissant la chair à vif en plus d’un endroit. Toujours est-il que son ordinateur était devenu le dernier moyen de communication qui lui restait pour rester en contact avec ses connaissances bruxelloises.

Une « aide d’urgence » lui fut enfin accordée, aussitôt consacrée à renouveler  les réserves de victuailles de son hébergeur couvinois et à rembourser une partie de ses dettes, puis vint Septembre, et avec lui son anniversaire. Ce jour là, il fut contacté par le CPAS, et la nouvelle tomba. Vu qu’il résidait maintenant en-dehors de Bruxelles – même s’il y restait domicilié – il était du ressort des services sociaux de Couvin de lui venir en aide : plus un kopek ne lui serait versé !

C’est probablement à ce moment qu’une étrange métamorphose commença à s’opérer en lui, favorisée par la fatigue physique et l’usure mentale causée par ces derniers mois. Il se mit à dormir de moins en moins. Son esprit torturé ne lui laissait plus aucun répit, le désespoir et la honte de ne pouvoir rembourser ses amis le rendaient fou. Ironie du sort : le forum dont il était devenu un assidu était basé sur le jeu « Paranoïa », et il se mit, lentement mais sûrement, à succomber lui aussi à la paranoïa. Il soupçonnait le personnel du CPAS de s’être ligué contre lui pour le priver des émoluments auxquels il avait droit, son ami couvinois de faire partie du complot. Ses rares périodes de sommeil étaient peuplées de rêves chaotiques et de cauchemars épuisants.

Il fit une dernière expédition dans la capitale, espérant en dépit de tout pouvoir encore inverser le cours des choses, mais il n’en fut rien. Il faisait gris, pluvieux et les nuits déjà froides passées dans des parcs furent horribles. Parti au départ pour une semaine, il fut donc contraint d’écourter son séjour. Sa dernière soirée sur place fut mémorable. Alors qu’il passait d’un bar à l’autre pour passer le temps en attendant le premier train, il rencontra en rue un homme d’une trentaine d’années, d’héritage libano-syrien, avec qui il passa un long moment. Ils burent du jus de fruits en se partageant un pétard, parlèrent de tout et de rien. Tout-à-coup, il fut pris d’une illumination : il était face à son ange gardien, peut-être même Jésus ! Quand l’inconnu lui proposa de continuer la soirée chez lui et même d’y loger, il lui répondit : « Non, c’est très gentil, mais pas tout de suite : j’ai encore une ou deux choses à faire cette nuit. Mais bientôt, bientôt … »

Il passa encore quelques heures à aller de café en café, faisant ses adieux aux rares connaissances rencontrées à cette heure tardive, puis se rendit à un arrêt protégé du vent pour y attendre le premier bus. Il laissa là son ordinateur et tous les objets superflus qui l’alourdissaient inutilement, puis prit le train pour Couvin, s’attendant à s’y endormir pour ne jamais se réveiller. Mais une fois de plus, une déception l’attendait : il se réveilla bel et bien, une fois arrivé au terminus. Rassemblant ses dernières onces de courage, il parcourut péniblement les trois derniers kilomètres de son périple.

Trois jours plus tard, il fit le trajet inverse, armé d’un bidon en plastique rouge. Il avait réussi à convaincre le contrôleur du train qu’il avait oublié son portefeuille en partant et accepté de payer le supplément dû à l’achat du billet dans le train. Une fois arrivé à Bruxelles, il se rendit au CPAS et attendit son heure. Ce ne fut pas long. S’agenouillant alors sur les dalles de la salle d’attente, il s’aspergea d’essence en criant : « MERCI AU CPAS D’IXELLES », se dit intérieurement « Bonzaï ! » et alluma son briquet.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Plume

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s