Plume : Spirale (première partie)

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Dix mois ! Dix mois que cela durait. Dix mois qu’il traînait au lit jusqu’au dernier moment – se forçant même souvent à se rendormir – prenait une douche rapide, s’habillait en se préparant une tasse de café et se rendait au bar pour y prester ses quatre heures journalières. Dix mois qu’une fois la relève arrivée, il allait faire l’un ou l’autre achat essentiel, rentrait chez lui, préparait son unique repas de la journée et se mettait au lit avec son portable ou un bouquin, pour passer le temps, jusqu’au moment où il lui serait enfin possible de s’endormir. Pour repartir sur le même cycle le lendemain.

Si au moins la météo était de son côté… Mais non, on en était déjà à la mi-mai et ce fichu printemps n’avait toujours pas daigné pointer le bout de son nez ! Les températures ne dépassaient jamais les quinze degrés, le vent du nord-est, venu des lointaines plaines de Sibérie, était toujours aussi hivernal, le soleil et le ciel bleu aussi rares qu’en décembre…

Ce soir là, son shift terminé, il réalisa que, sur ce laps de temps, il n’avait mis les pieds que trois fois dans un bar et que sa recharge GSM de quinze euros était encore loin d’être épuisée. Au lieu de rentrer droit chez lui – pour retrouver quoi ? Son appartement lépreux de vingt-cinq mètres carrés, salle d’eau comprise ? – il prit à gauche, entra dans un de ses cafés favoris et, pour une fois, passa quelques heures à socialiser. Ou, du moins, à s’en donner l’impression, la quantité d’alcool ingurgitée jouant sûrement un rôle non négligeable dans son appréciation des faits. Mais le lendemain, encore un peu gris, il se souvint avoir, pour la première fois depuis des lustres, beaucoup ri. Quelqu’un lui avait même offert une taffe de son joint, ce qui tendait à prouver qu’il était réellement entré en contact avec d’autres êtres humains. Et malgré les quatre heures de sommeil au compteur, il se sentait plus en forme qu’après ces nuits où il se forçait à dormir dix à douze heures, pour que les journées passent plus vite.

Ce soir là, plutôt que de quitter immédiatement son lieu de travail, il but un verre accoudé au comptoir, puis, à l’invite de quelques clients habitués, alla s’installer à leur table. Deux bonnes heures plus tard, il se dirigea vers un autre de ses lieux de prédilection, délaissé ces derniers mois. Chance ou hasard, Catherine, l’une de ses serveuses préférées, était de service. Il s’installa au comptoir, afin de pouvoir prendre des nouvelles de sa collègue pendant les périodes de calme. Etant maintenant un vétéran du métier, il savait exactement quand stopper la conversation pour la laisser servir les clients. Chose que bien peu de gens, hormis ceux ayant travaillé dans l’Horeca, appliquaient, surtout si la serveuse était aussi mignonne que Catherine. De même, quand il se rendait aux toilettes ou allait fumer une cigarette dehors, il ramassait par réflexe les verres et tasses vides, pour les ramener au bar. Ce qui était toujours apprécié, surtout aux heures de rush. Pour sa part, il trouvait cela normal : faire le trajet les mains vides ou pleines ne lui coûtait aucun effort supplémentaire et, d’une certaine manière, cela compensait les verres régulièrement offerts. Quand on est barman depuis des années, dans un café qui marche très bien, tant les patrons que le personnel des cafés qu’on fréquente régulièrement sont heureux de récompenser la publicité que leur octroie votre simple présence régulière dans leur établissement. Et ce pour un coût dérisoire. Content d’avoir renoué contact avec son amie et quelques connaissances, perdues de vue ces derniers temps et pour cause, il fit cette nuit là la tournée des Grands Ducs et rentra chez lui fort tard et passablement éméché.

Quinze jours plus tard, il n’avait toujours pas dessaoulé. Ce n’est pas tant qu’il se mettait une tamponne tous les soirs, mais plutôt que l’alcool ingurgité la veille n’avait pas le temps de se résorber avant qu’il n’entame sa première bière de la journée. En outre, il était retombé dans une de ses anciennes – et mauvaises – habitudes : se servir une bière forte dès que la fin de son service approchait. Suivie d’une ou deux autres sur place, avant de décider où il irait manger ce soir là.

Il ne mangeait en effet plus qu’occasionnellement chez lui, n’ayant en général même pas la patience de faire des courses et de se préparer un repas. Trois heures de sommeil par jour lui suffisaient amplement ces temps-ci, mais son cerveau continuait à lui chuchoter, jour et nuit : « Carpe Diem ! Profites de la vie, tant que ton moral te le permet, car Dieu sait pour combien de mois tu vas replonger dans la déprime, une fois cette période dorée achevée ? » Parfois, se réveillant brusquement à quatre heures du matin, il réussissait à rester au lit, à écouter de la musique ou revoir pour la énième fois un épisode de série télé dont il était friand. Mais la plupart du temps, une fois réveillé – et instantanément conscient de l’inanité de toute tentative de rendormissement – rester plus de dix minutes au lit lui était physiquement impossible. Son corps le poussait à bouger, à se tirer de cette paillasse où il avait gaspillé tant et tant d’heures ces derniers temps, à prendre une douche rapide, se changer et aller faire un tour.

Et même lorsqu’il n’avait dormi qu’une heure, il pétait la forme ! Il avait recommencé à marcher chaque jour plusieurs heures, notamment lors de ses incessants parcours d’un troquet à l’autre. Il flânait à nouveau avec plaisir dans les rues, à l’affût de la moindre curiosité : décorations exposées en vitrine dans les demeures de la rue Van Aa, tags originaux et créatifs, portes cochères gravées, façades bien mises en valeur, plantes vertes et autres exposées pour le seul bonheur des passants … Et son corps appréciait clairement cette activité physique retrouvée, après de longs mois d’inactivité. Il avait retrouvé son énergie coutumière, appréciait à nouveau pleinement la beauté des filles se promenant en tenue légère – vu la météo en nette amélioration – et s’était remis à rire… Mais cela n’allait pas durer.

Sa longue expérience de barman lui avait déjà permis par le passé d’assurer au boulot, même bourré. Cela s’était notamment produit quelques fois quand il devait remplacer au pied levé un collègue empêché, alors qu’il avait déjà quelques verres dans le nez. Mais à l’époque, il travaillait de nuit : se présenter éméché sur son lieu de travail à trois heures de l’après-midi devait bien finir, un jour ou l’autre, par lui causer des ennuis.

Un soir qu’il avait bu beaucoup plus que de raison, deux de ses collègues firent appel à lui pour calmer un client agressif. Sans très bien comprendre comment, il se retrouva tout-à-coup dans le rôle du punching-ball et fut convoqué  le lendemain par sa patronne. Il but quelques verres de rhum pour se donner du courage avant l’entrevue, qui se déroula exactement comme il le craignait.

Il quitta les lieux, maintenant sans emploi, encore sous le choc, et décida d’aller se promener pour s’éclaircir les idées. Sa jambe gauche le faisait souffrir à chaque pas, son torse et sa nuque étaient couverts de bleus, ses mains douloureuses, mais il n’y prêta guère attention. Une partie de son cerveau enregistra l’apparition du soleil, jusque alors caché derrière des nuages menaçants, et il laissa le hasard diriger ses pas. C’est ainsi qu’il se retrouva sur l’avenue Louise, une des artères les plus bourgeoises de la ville. Cible de regards tour à tour méprisants, inquiets ou amusés, il finit par en comprendre la raison : son jean, que seules les épingles de nourrice maintenaient d’un seul tenant, et son t-shirt « I used to be in a band », acceptables dans un bar de nuit, détonaient parmi la faune locale.

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