A est pour Arbalestrie

Après le suicide de mon père, ses amis avocats furent un soutien précieux pour ma mère. Il est pourtant peu fréquent qu’une femme célibataire – quelle que soit la raison de ce célibat – soit aussi bien accueillie qu’elle le fut par les familles Evaldre et Collinet.

Les Evaldre étaient tous deux avocats au barreau de Charleroi. Jean, d’origine italiennne, était petit, doté d’une fine moustache, hâbleur, dragueur, gouailleur, rêveur. Il appréciait aussi la bonne chère et le bon vin. Son épouse, Yvette, était plus gironde et beaucoup plus terre à terre : c’était clairement elle qui tenait la baraque. Et comme ma mère portait le même prénom qu’elle, elle devint YvettA (pour Arbalestrie), le YvettE étant réservé à Madame Evaldre.

Cinq enfants étaient nés de cette union, parce que Jean tenait à avoir un fils et avait raté son coup à trois reprises. Anne, l’aînée, était grande, bien bâtie et avait les pieds sur terre, comme sa mère. Nele avait pris de son père les cheveux noirs, la sveltesse et le côté fanfaron. Catherine était plus timide et fleur bleue que ses soeurs. Puis étaient enfin venus deux fils : Olivier, champion toutes catégories en procrastination tant à l’école que dans la vie – au moment des corvées, il avait l’art de disparaître aux toilettes pendant une demie heure – et Christophe, vierge et premier de classe comme moi, avec lequel j’eus le plus d’atomes crochus. J’avoue que j’étais aussi un peu amoureux de Nele.

Les Collinet étaient aussi tous deux avocats (puis juges) et avaient une fille, Marianne, et un garçon, Fabian. François était un bon vivant roux, corpulent et un peu dégarni, d’une bonne humeur communicative. Il aimait beaucoup les voyages et puisait dans cette passion matière pour les merveilleuses histoires de Coin-Coin Jambe-de-bois, destinées au départ à ses enfants, mais qui attiraient toujours un public bien plus vaste et varié. Françoise, son épouse et amour de jeunesse – ils s’étaient connus à l’université – ne pouvait enfanter : Marianne et Fabian avaient donc été adoptés.

Tous ces gens aimant beaucoup la bonne bouffe et se débrouillant aussi bien pour la préparer que pour la faire disparaître, les banquets gastronomiques étaient très fréquents. Le genre de repas où les convives entament l’apéro vers midi, terminent leur deuxième dessert vers dix-huit heures et se remettent à table pour souper deux heures plus tard. Entre les sept Evaldre (plus les petit(e)s ami(e)s, puis les enfants), les quatre Collinet , ma mère et moi, plus l’un ou l’autre invité (et parfois aussi la femme de ménage, son mari et ses enfants), nous étions en général au moins vingt-cinq à table. C’était évidemment toujours des événements que j’attendais avec impatience et qui se préparaient à l’avance, chacun amenant au moins un plat pour contribuer au festin : deux entrées, poisson, viande, plateau de fromages, deux desserts, café et pousse-café étaient le strict minimum, accompagnés bien sûr des boissons ad hoc (Marsala ou Porto pour accompagner le melon au jambon de Parme, Sancerre pour le foie gras et le reste à l’avenant) !

C’est ainsi que, contrairement à beaucoup d’enfants de mon âge, plus habitués aux spaghetti jambon-fromage ou aux boulettes-sauce tomate, je passai une bonne partie de mon temps à participer à la confection -suivie de la dégustation – de gaspachos, soufflés, zarzuelas, coquilles Saint-Jacques au gratin, brochets farcis et autres cailles aux raisins. Sans oublier la grande spécialité de ma mère : les desserts ! Sorbets, crêpes flambées au Grand Marnier, gaufres et beignets, pain perdu, quatre-quarts, marbrés et gâteaux de Savoie … Ma mère améliorait d’ailleurs l’ordinaire en organisant un service-traîteur pour des mariages et ses pièces montées valaient à elles seules le déplacement.

J’en tirai par la suite de nombreux avantages. Ainsi, à la mort de mon grand-père – je devais avoir huit ou neuf ans – ma mère hésitant à m’emmener me demanda ce que je préférais; moi-même indécis, je finis par décider de ne pas m’y rendre. En dix minutes, elle m’avait expliqué comment me faire à manger à partir des victuailles disponibles et je pus échapper à ce calvaire. De même, lorsque je pris un kot à Bruxelles pour y fréquenter l’université, je n’esu aucun mal à me débrouiller pour varier agréablement mes repas. Et enfin, lorsque je commençai à travailler dans l’Horeca pour payer mes études et devenir indépendant, les tâches que beaucoup auraient considéré comme des corvées (servir et desservir les tables ou faire la vaisselle, par exemple) étaient pour moi devenues un réflexe, et préparer un Irish Coffee ou servir une Rochefort 10 un plaisir.

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3 Commentaires

Classé dans Plume

3 réponses à “A est pour Arbalestrie

  1. Anonyme

    Une vision que j’ignorais totalement d’une tranche de vie de mon cousin Pierre, dans un style très agréable de plus. La plupart des protagonistes ne sont plus là aujourd’hui (y compris le pauvre Fabian, décédé dans un accident de voiture à l’âge de 20 ans). Les Collinet avaient divorcé; Jean Evaldre, pilier historique du PCB, est mort il y a quelques temps. Après tant d’années, j’aimerais bien t’en reparler, de tout ca, Pierre… Si tu le veux, tape mon nom dans Google, tu me retrouveras facilement. Stéphane.

  2. evaldre

    salut Pierre je me baladais sur la toile et j’y ai découvert par hasard que tu as été amoureux de moi!(il y a 50 ans !!)
    et bien ça me réjouit ..; raconteras tu le suite de tes aventures?
    a bientôt,

    NELE

    • Ah, ça alors, si je m’attendais ! Des retrouvailles pareil, c’est plutôt Facebook qui est censé les promulguer, non ?
      Très heureux d’apprendre que mon flash d’enfance te réjouisse 🙂
      J’ai perdu ma connexion internet pendant de longs mois, mais je compte bien réalimenter le blog sous peu et, bien sûr, les Evaldre et les Collinet, Bailièvre et Chenavan feront partie des articles à venir …
      En espérant te revoir à cette occasion, je te laisse en espérant que tout se passe bien de ton côté.
      Pierre.

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