Plume : Mon Père

L’insomnie et moi, nous sommes de vieux amis. Je me souviens encore de la première fois que ça m’a prit : j’avais 7 ans. Je venais de passer la journée chez un pote d’école et on m’avait proposé du café au goûter. N’en ayant jamais bu auparavant, j’avais sauté sur l’occasion d’essayer. Deux fois. Me voyant me tortiller sans fin dans mon lit quelques heures plus tard, ma mère me demanda si j’avais fait quelque chose de spécial chez Yves, pour être dans cet état là (c’est à dire en pleine forme à 21h30). Je mentionnai le café et ma mère compris et m’expliqua son effet, qui m’était inconnu. Au enième « Allez, essaye encore, il faut que tu dormes, tu as cours demain … », je lui répondis tout-à-trac « Mais c’est pas grave, maman : je dormirai demain ». Ce qui la fit se plier en quatre de rire. C’est pour ça que je m’en souviens comme si c’était hier : c’était la première fois que moi, j’y arrivais !

Toujours est-il que cette soirée était en quelque sorte prophétique, vu que les troubles du sommeil m’ont poursuivi tout au long de mon existence, en général causés par l’une des trois raisons suivantes : des soucis d’argent, une journée atroce (au boulot ou en général) et enfin une journée trop belle. Aujourd’hui, c’est la troisième possibilité qui m’a tenu éveillé.

Et, comme lorsqu’on n’arrive pas à dormir, on a tendance à beaucoup cogiter, j’ai tout d’un coup pensé à ma grand-mère (paternelle), une personne trop belle pour que je puisse vous la décrire, puis, naturellement, à mon père. C’est rare que je pense à lui. Et tout-à-coup, j’ai compris une chose : si je ne profitais pas de l’occasion pour coucher mes pensées sur le … bloc-notes de Windows, je ne le ferais plus après avoir dormi.

Mon père était avocat, au Barreau de Charleroi. Communiste … avec plein de potes communistes, la plupart exerçant au même endroit (j’ai eu moi-même du mal à y croire pendant longtemps). Poète et doué pour les langues. Ca – et ses grandes oreilles face à la route, il me l’a refilé. Et surtout alcoolo. Du genre à partir tout claquer dans les bars après avoir été payé par un client. Du genre à aller fouiller dans les armoires de ses potes avocats communistes, chez qui il était invité, à la recherche de bouteilles d’alcool à s’enfiler. Tout ça, bien sûr, on me l’a raconté beaucoup plus tard, parce qu’en ’63 (j’avais 4 ans), mon père a pris des médocs avec sa gnôle et ne s’en est jamais remis.

Ma mère, qui avait arrêté de travailler à ma naissance, a donc du reprendre des intérims comme institutrice froebellienne et, vu ses opinions politiques, son franc-parler et son manque de pistons, a mis près de 5 ans avant d’être nommée (c.à.d. fonctionnaire à durée indéterminée, en gros). vers cet âge là, je commençais à comprendre que l’on m’avait caché des choses. Notamment sur mon père. et sur ma mère, qui l’avait trompé à plusieurs reprises sous son propre toit, en s’en vantant. Du coup, les incessantes engueulades, tournant parfois à l’empoignade, entre eux ne me parurent plus aussi étranges. Ne vous inquiétez pas, mon père était bâti comme moi, 55 kilos pour un mètre 80, et ma mère n’était pas du genre à se laisser faire, ni alors, ni jamais ! Plus tard, je commençai à me demander si Paul, puisque c’était son prénom, ne s’était pas suicidé pour d’autres raisons que « il avait fait une boulette au Barreau et croyait être radié ». Je n’ai jamais poussé l’enquête, ne le ferai jamais et c’est très bien ainsi. Mais quand même, parfois encore, ça me taraude.

C’est drôle. Je n’ai jamais parlé de mon père ainsi à personne. Même la femme avec qui j’ai partagé onze ans de ma vie n’en connaît pas le quart. Elle n’avait qu’à me le demander, aussi ! Les seules fois où je parle de mon père, c’est pour vite expliquer qu’il est mort depuis longtemps. Dans les bars que j’aimais bien à Bruxelles, par contre, j’ai souvent proclamé (parfois à jeun, la plupart du temps pas) que mon père avait été une combinaison hétéroclite d’avocat-communiste et poète-alcoolique. Et que j’étais donc très fier d’être son fils … et qu’il m’ait légué un aussi beau nom (Arbalestrie, moi j’adore. En plus, ça veut dire « là ou on fabrique arbalètes et carreaux » : incroyable, non, je devais être prédestiné à la Fantasy et au jeu de rôle 😀 ). Et je suis fier d’être plus-à-gauche-que-ça-tu-meurs-avec-forte-tendance-anarchiste, ex-alcoolo, poète un jour je l’espère. Bon, au niveau couple, c’est 0-0 balle au centre, mais j’ai encore une chance de me rattraper 😉

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