Plume : de l’injustice des noms de grand-mères

Note : de temps à autre, j’agrémenterai ce blog de textes issus de ma propre plume. Leur titre comprendra donc l’en-tête Plume, afin de les différencier des critiques normales.

De l’injustice des noms de grand-mères
Si je n’ai connu qu’un seul de mes grand-pères, j’ai eu la chance de pouvoir profiter longtemps de mes deux grand-mères. Et quand on a deux grand-mères, il faut bien les différencier. Je fus donc affublé d’une « Bonne maman » et d’une « Bobonne ».

Bonne Maman – la mère de ma mère – avait tout pour elle. Fin cordon bleu (sa mère était traiteur à la Cour au début du siècle), très douée pour la broderie et la couture, femme au foyer, deux filles bien mariées (à un avocat et un ingénieur nucléaire), elle portait aussi un fort joli prénom (Alice). Son mari, Clovis, était ce qu’on appelle une « bonne nature ». Toujours de bonne humeur, aimant raconter des blagues, jouer du banjo ou de l’harmonica, il n’avait qu’un seul vrai défaut : il tenait à sa cigarette !

Lorsque vint l’heure de sa retraite, Alice, qui n’appréciait guère l’odeur du tabac, se révéla sous son vrai jour de despote. A cette époque, je dois l’avouer, j’ignorais encore que ses filles avaient toutes deux sauté sur la première occasion d’échapper à leur tortionnaire, en se mariant. Clovis continuant à fumer malgré ses remontrances, bonne maman s’inventa donc une allergie au tabac, assortie de crises d’asthme impressionnantes.

Mon grand-père, qui éprouvait déjà bien du mal à s’habituer à son soudain manque d’activité, n’avait vraiment pas besoin de cela : quelques années plus tard, il rejoignait ses ancêtres et le problème était réglé. Ce n’est que quand ma mère provoqua chez Bonne maman une crise d’asthme, en plaçant un paquet de cigarettes en chocolat sur la table du dîner, que je réalisai l’étendue de sa perfidie.

Bobonne, la mère de mon père, n’avait pas seulement perdu à la loterie du plus mauvais nom de grand-mère, mais aussi à celle de la vie. Ne pouvant compter que sur une maigre pension de veuve de guerre – son mari, médecin, n’avait pas tenu 18 jours – elle dût très tôt, comme ma mère après elle, se débrouiller pour alimenter la marmite. Utilisant ses seuls atouts, la maison dont elle était heureusement propriétaire et son sens de l’accueil, elle transforma son logis en pension pour étudiants ingénieurs industriels. C’est d’ailleurs là que ma marraine rencontra son futur époux. Mon père put donc, grâce à elle, mener à bien de coûteuses études d’avocat.

Mais Marie-Thérèse – oui, « qui rit quand on … », je vous avais bien dit qu’elle n’était pas gâtée – n’était pas au bout de ses peines. Son fils unique, devenu alcoolique, mit fin à ses jours et cette fervente catholique vit ainsi honte et peur des géhennes s’ajouter à son chagrin. Mais même si elle devait bien se douter des infidélités de ma mère – et de leur probable influence sur le déclin de mon père – jamais elle ne lui en fit reproche : elles devinrent même les meilleures amies du monde. Ma mère claironna partout qu’elle avait la meilleure des belles-mères et « Bobonne » reporta sur moi, fils unique de son fils unique, toute son affection.

Et même si le destin continua à s’acharner sur elle – une de ses sœurs et un de ses frères se suicidèrent, ce dernier au fusil de chasse dans sa propre maison ! – il fallut trois thromboses pour mettre fin à son remarquable parcours sur notre planète. Si vous aussi estimez votre patronyme immérité, laissez vous inspirer par Marie-Thérèse Bouillon !

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